Le carnaval des mots

Comment voulez-vous que la partie la moins motivée de la population fasse confiance au suffrage universel ? Pour tuer la démocratie, il ne faut pas nécessairement utiliser des actes violents, mais il suffit parfois de démontrer qu’elle n’a aucune utilité vis à vis des tenants du pouvoir. Ils s’assoient sur un « verdict des urnes » ou en « détournent le sens » avec un mépris égal à leur volonté de se maintenir en place, ou de poursuivre la défense de leur idéologie. C’est la raison pour laquelle, dans les régimes totalitaires, la formule appliquée est toujours la même : cause toujours, je n’en ai rien à cirer ! L’essentiel reste de le penser sans le dire. Le fin du fin réside dans la méthode consistant à écouter sans entendre ou à se parer une stature de commandeur, obligé de déplaire en raison des problèmes de conscience que poserait un renoncement.
Depuis son élection, le Chef de l’État français pratique avec un cynisme absolu cette gouvernance, trouvant toujours une justification à l’injustifiable. Des annonces retentissantes reposant sur la complicité médiatique qui les démultiplie en boucle… pour en oublier ensuite les réalités appliquées; des affirmations péremptoires, ne reposant sur absolument aucune analyse sérieuse; des renoncements successifs, qui traduisent une suite d’erreurs manifestes, camouflées en adaptations compréhensives. Il court en zig-zag, sous les balles qui sifflent. Il occupe toute la « route » de nos vies, pour éviter qu’on le double. Il roule pour une caste, à gauche puis à droite, il fait un pas en avant, deux pas en arrière. Il vitupère, puis rassure. il agit, puis renonce. Des échecs présentés un soir comme des victoires potentielles, et la semaine suivante comme des raclées salvatrices; des fuites en avant, ou des fuites devant les obstacles transformées en marches glorieuses; des promesses solennelles avant une élection, oubliées sous les ors des palais; des psalmodies permanentes liées au passé; des accusations, présentées comme des jugements de valeur… La France part au fil de l’eau, avec au gouvernail quelqu’un qui affirme qu’il maîtrise parfaitement le navire. Le pire, c’est que le « commandant de bord » ne veut même plus entendre les cris des passagers qui majoritairement réclament que l’on rebrousse chemin, ou au moins que l’on prenne le temps de revoir le cap choisi !Il ne s’agit nullement, en effectuant ce constat, d’une vision politicienne des événements des deux jours ayant suivi le vote des régionales. Que n’a-t-on pas entendu, depuis dimanche 20 heures, avec des UMP adeptes du « qui perd gagne » , un jeu qui a fait le malheur de Xavier Darcos, mais a épargné les principaux instigateurs du désastre ? Dans le fond, le chef de l’État français a simplement confirmé ce que j’ai dû écrire à diverses reprises dans ces chroniques. Après toutes les rodomontades, après toutes les déclarations la main sur le cœur, après les tonnes de « vert » déversé par la télévision, via Hulot le magnifique, et la prise de hauteur d’Arthus-Bertrand, après le cinéma des réunions sur le Grenelle laissées aux mains des lobbies, on en arrive brutalement à vérifier que le gouvernement et son mentor n’ont fait que de l’esbroufe pour peindre, à la peinture à l’eau, leur vitrine libérale.
Je n’ai cessé de rappeler dans ces chroniques que le Grenelle n’existerait que si les régions, les départements, les intercommunalités et les communes payaient à la place d’un Etat en ruines. Tous les décrets en préparation vont cumuler des normes, des obligations, des ratios, des règlements, dont on sait par avance qu’ils corrigeront les effets, mais ne s’attaqueront absolument pas aux causes. Le politique, en abandonnant par manque de courage le principe pollueur-payeur a jeté le masque aux orties : l’économie prime, encore et toujours, sur tout le reste, car l’essentiel ne consiste pas à créer de nouveaux emplois, à changer les mentalités, mais à préserver les profits! « Je confirme sans ambiguïté notre choix d’une fiscalité écologique, mais je subordonne la création d’une taxe carbone intérieure à celle d’une taxe aux frontières. Je lance un l’appel pour que l’Europe admette le principe d’une protection de ses emplois, face à une concurrence déloyale », insiste Nicolas Sarkozy. Ah ! Que l’Europe a bon dos! Que l’Europe est pratique ! Les agriculteurs, les marins pêcheurs, les restaurateurs, les transporteurs… Tous devaient être sauvés par le superman de la crise, mais…l’Europe empêche la réalisation des promesses faites avec fracas. Au fait, qui a défendu (les Français ont la mémoire tellement courte !) la thèse d’une Europe dans laquelle le salut passait par une « concurrence libre et non faussée »? Qui a demandé de voter le traité constitutionnel permettant de créer des emplois, et qui affirme maintenant qu’il « faut admettre le principe d’une protection des emplois »? Qui a affirmé que la suppression de la taxe professionnelle permettrait d’éviter les délocalisations? Changements, revirements, renoncements, et sans cesse tout un jour et le contraire masqué le lendemain ! Qui a, un soir, dans l’atmosphère dégoulinante de certitudes d’un meeting UMP, déclaré sous des tonnerres d’applaudissements : »La France a besoin de l’Europe et l’Europe a beaucoup apporté à notre pays. Imaginons un peu ce qu’il serait advenu de la France et de son débat politique, lorsque nous avions des ministres communistes et des dirigeants socialistes au gouvernement de la France ».
Heureusement qu’il y avait l’Europe pour empêcher ceux-ci d’aller jusqu’au bout de leur idéologie et de leur logique. C’est aussi cela l’Europe. Des centaines et des centaines de déclarations, comme celles-ci, ont été karchérisées par le temps.
En fait « depuis trois ans, beaucoup de réformes ont été mises en œuvre. Elles ont demandé un nombre considérable d’efforts et ont bousculé des habitudes. Vous avez le sentiment que ces réformes n’ont pas changé votre vie quotidienne. La crise a empêché de voir les effets positifs de tout ce qui a été accompli  » a diagnostiqué le vainqueur des élections régionales avec la Guyane, la Réunion et l’Alsace comme terres bénies. Ah! Après l’Europe, on en arrive à la crise ! Cette crise, qu’il a pourtant étranglée à la face du monde dans ses petits bras musclés, comme Hercule l’avait fait avec des serpents qui n’avaient rien de monétaires.
Il faut demander aux Françaises et aux Français si des taxes multiples et dissimulées, des transferts d’impôts entre le plan national vers le plan local, le déremboursement des médicaments, des hôpitaux à l’agonie, des classes surchargées, des services publics marchandisés, une croissance du chômage catastrophique, des libertés évaporées, des dizaines de milliers d’emplois supprimés… c’est ce qui relève, pour Nicolas Sarkozy, de la « bousculade des habitudes ». Et pour une fois, c’est vrai… Difficile de le vivre autrement ! Mais avec une belle déclaration télévisée, tout le monde est rassuré !

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1 réponse à Le carnaval des mots

  1. JMD dit :

    Laurent Fabius a donné samedi le coup d’envoi à la Mutualité du combat des élus PS contre les textes « scélérats » de réforme des collectivités territoriales, assurant que le PS voulait les « mettre à bas ».
    Devant quelque 1.300 cadres et élus PS réunis six jours après leur succès aux régionales, l’ex-Premier ministre a affirmé: « Nous disons aux Français: les textes gouvernementaux sont scélérats et nous voulons, à tout prix, les mettre à bas ».
    « Cette contre-réforme est anti-démocratique », il « faut s’y opposer », « nous demandons le retrait de ces textes », a-t-il insisté, soulignant que le parti avait « la certitude d’agir dans l’intérêt des Français ».
    « Ce combat est d’abord contre l’étranglement financier » des territoires a-t-il dit, avançant des contre-propositions notamment une réforme de la taxe d’habitation.
    Il a dénoncé aussi « la démagogie » du gouvernement selon lequel le texte vise à « clarifier » les niveaux de responsabilités dans les territoires alors qu’il les « obscurcit ».
    M. Fabius a dénoncé aussi la « magouille » électorale avec l’introduction du scrutin majoritaire à un tour: « on dit ce texte est destiné à combattre l’abstention. Non! il est destiné à combattre le mauvais score de l’UMP ».
    Pastichant le dictateur « Arturo Ui » dans une pièce de Brecht – « le peuple a mal voté, qu’on supprime le peuple! », M. Fabius a lancé: « le deuxième tour a mal voté, qu’on supprime le deuxième tour! ».
    Dans une allusion à Nicolas Sarkozy, M. Fabius a cité Victor Hugo qui écrivait dans « Napoléon le petit »: « Cet homme, il ne parle pas, il ment comme les autres hommes respirent ». Et M. Fabius d’ajouter : « cet homme sera battu par l’unité des socialistes, l’unité de la gauche solidaire et par nos propositions ».
    « L’histoire montre que les grandes victoires nationales commencent par les succès régionaux. Dimanche dernier, c’était la première étape, la deuxième étape c’est d’ici quelque temps », a-t-il lancé.
    Le député s’est par ailleurs dit « choqué, heurté et attristé » par des déclarations de « certaines autorités de l’Etat » qui pratiquent « une démagogie anti-élu inadmissible dans une démocratie », en accusant les élus de ne pas travailler ou « de coûter trop cher ».

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