Ne peut-on plus parler d'exploitation de l'homme par l'homme ?

Les maladies professionnelles vont prendre une importance exceptionnelle dans la vie quotidienne d’une société qui a toujours considéré que le profit était supérieur au respect de la vie humaine. Elles s’installent dans le paysage social au moment où le gouvernement tente de persuader l’opinion publique que les retraites ne pourront plus être assurées, en raison de l’augmentation de l’espérance de vie. De partout, l’exploitation de l’homme par l’homme traverse les réalités des parcours imposés aux véritables travailleurs. Je sais, je sais, c’est inutile de hurler que je suis d’une autre époque, que je suis un archaïque et que je n’ai véritablement rien compris aux exigences économiques de notre époque. J’assume sans sourciller. En effet, tous les signes concordent : on meurt de plus en plus des suites des conditions dans lesquelles on a travaillé. Impossible de ne pas le voir à travers la course effrénée aux ratios de rentabilité qui ont conduit les salariés de Renault, puis ceux d’Orange, à mettre fin à leurs jours.
C’est le magnifique mot de « management » qui prend toute sa véritable dimension dans ces dramatiques circonstances. Encore une fois, il faudra une judiciarisation de la vie sociale pour obtenir une régulation à postériori des… causes de la mort de plusieurs dizaines de personnes fragilisées.
L’ouverture d’une instruction judiciaire pour « harcèlement moral », et visant explicitement les pratiques de gestion sociale en cours dans le groupe France Télécom-Orange apparaît à tous les spécialistes comme une « première ». Si les charges sont confirmées par le juge d’instruction, l’initiative constituera une novation importante en matière de doctrine juridique et sociale. Elle formaliserait un lien éventuellement pénal entre des choix « managériaux » contestables et leurs conséquences individuelles sur les personnels. Ce serait un rappel fort, suivant le Code du travail, de la responsabilité juridique des dirigeants sur la santé et sur les bonnes conditions de travail de leurs employés… Il faut bien avouer que ce sera une bien maigre consolation pour… les morts et leurs familles ! Il y avait pourtant eu les victimes de l’amiante, comme il y avait eu les victimes de la mine, ou les victimes de la mer, ou de l’agriculture. Personne ne cumule le nombre de ses salariés morts au champ d’horreur du profit.
Dix ans après qu’éclate le scandale de l’amiante, et sept ans après son interdiction, cette fibre continue à faire des ravages. Le bilan se chiffre aujourd’hui à 3 000 décès par an. Parmi les conséquences de l’inhalation de ce minéral, le cancer du poumon et le mésothéliome (ou cancer de la plèvre) sont parmi les pathologies les plus fatales. Pire encore, si l’on tient compte du délai moyen entre l’exposition et l’apparition des premiers symptômes, ainsi que de la quantité d’amiante utilisée ces dernières années, ce bilan devrait encore augmenter. Les estimations retenues aujourd’hui font état de 100 000 morts d’ici 2025. Des prévisions inquiétantes qui, bien entendu, permettront d’économiser sur les… retraites. Même constat chez les mineurs, où l’on sait fort bien que la silicose aura été la conséquences mortelle de la notion de rendement pour les 45 000 mineurs qui seraient morts dès la fin de la dernière guerre mondiale !
On retrouve des nombres aussi angoissants en Turquie chez celles et ceux qui… délavent nos jeans de bobos branchés. Des médecins ont repéré les premiers cas de silicose, il y a cinq ans : 44 ouvriers au moins en sont morts en Turquie pour que nos Lewis soient plus usés. Le pire reste à venir. « On estime qu’entre 5 000 et 10 000 personnes sont concernées», explique celui qui est à la tête d’un comité de soutien et de défense des malades. Ce père de trois filles, âgé de 28 ans, a découvert qu’il avait la silicose en faisant son service militaire : «Je n’arrivais pas à courir. Ensuite, j’ai commencé à perdre le souffle même au repos.» Dans son village, à l’est de la Turquie, 300 jeunes qui avaient migré à Istanbul pour être embauchés dans les ateliers de textile sont également touchés. Leurs poumons sont criblés de petites taches qui se perceront bientôt, comme celles qu’il montre sur une radio d’un organe atteint. « Lorsque je travaillais, il y avait tellement de sable dans l’air que je ne voyais rien, je touchais les jeans en tâtonnant. » La silice va tuer !
Le rendement fera aussi des ravages chez les agriculteurs. Des statistiques plus ou moins confidentielles de la MSA peuvent rendre pessimistes. Une étude française révèle une augmentation des tumeurs cérébrales (cancer) pour certaines catégories professionnelles, dont les agriculteurs, en raison des pesticides. Le risque d’être victime d’un cancer de type tumeur cérébrale est multiplié par 2,6 chez les personnes les plus exposées aux pesticides, essentiellement les agriculteurs et les viticulteurs.
Ces données ont été rendues publiques lors d’une conférence organisée par l’Association pour la recherche sur le cancer, association très impliquée dans la recherche sur les tumeurs d’origine professionnelle, qui sont à l’origine de 5 à 10% des nouveaux cas, soit de 15 à 20.000 cancers par an. Près de 10 % des cancers sont d’origine professionnelle (environ 20.000 cas par an), ce domaine de recherche est peu développé dans notre pays. Face à ce constat alarmant, l’association a mis sur pied en 2002 en concertation avec la FNATH, association des accidentés de la vie, le pôle ARECA Epidémiologie des cancers professionnels. Selon les premiers résultats, le risque d’être atteint d’une tumeur cérébrale est 2,6 fois plus grand pour les personnes les plus exposées aux pesticides (et même de 3,2 fois plus pour les gliomes) ainsi que pour celles qui traitent leurs plantes d’intérieur avec des produits phytosanitaires.
Et depuis hier, on apprend que ce beau bitume que tout le monde réclame dans sa rue afin de ne pas être secoué dans sa voiture neuve, va provoquer des milliers de morts supplémentaires. Le procès intenté par la famille d’un ouvrier du bitume, mort en 2008 d’un cancer de la peau, pour « faute inexcusable » de son employeur, la société Eurovia, filiale du groupe Vinci et géant de la construction des routes à Bourg-en-Bresse. Le bitume, substance composée d’un mélange d’hydrocarbures, provient presque exclusivement de la distillation des pétroles bruts. Plusieurs pays européens reconnaissent le cancer de la peau lié à l’utilisation de bitume comme une maladie professionnelle.
L’affaire oppose Eurovia à la famille de José-Francisco Serrano Andrade, ouvrier spécialisé dans l’épandage du bitume et du macadam sur les routes et autoroutes, à partir de l’arrière d’un camion, décédé le 3 juillet 2008 à 56 ans d’un cancer de la peau qui s’était déclaré sur son visage. « C’est un scandale comparable à celui de l’amiante. M. Andrade est mort d’avoir inhalé trop d’émanations de bitume, reconnues comme éminemment cancérigènes », a estimé lundi à l’audience l’avocat lyonnais de la famille. Selon ce dernier, « plus de 4.000 salariés sont exposés chaque année aux émanations de bitume », et la décision du Tribunal des affaires de sécurité sociale (TASS) « pourrait obliger les multinationales des travaux publics à dépenser des milliards d’indemnisation »… Attention, danger : si on n’a plus le droit d’exploiter les hommes, le Medef va vite délocaliser dans des pays où ce type de procès n’existe pas. Ah ! Au fait, toutes ces entreprises sont désormais exonérées de taxe professionnelle, pour bons et loyaux services rendus aux travailleurs !

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2 réponses à Ne peut-on plus parler d'exploitation de l'homme par l'homme ?

  1. Cubitus dit :

    « Denis Auribault, inspecteur du travail à Caen, rédige un rapport sur la surmortalité des ouvriers d’une usine de textile de Condé-sur-Noireau, dans le Calvados, utilisant l’amiante. »

    On pourrait supposer que cela s’est passé il n’y a pas tellement longtemps ; les années 70 ou peut-être les années 80 lorsqu’on a commencé à évoquer les possibles danger de l’amiante devant des tribunaux timides ou réticents à mettre en cause les employeurs.

    Eh bien non, vous n’y êtes pas du tout.
    Ce rapport date, tenez vous bien, de 1906 !!!

    Et il s’en trouve encore pour dire qu’il ne savaient pas !!!?

  2. Stéphane dit :

    Merci pour cet article.
    Les égyptiens savaient déjà que l’amiante était toxique, ils le nommait « le mal blanc »…
    En France, le lobby industriel « amiante » a été incroyablement efficace. Le « Comité Permanent Amiante » (scientifiques et industriels actifs entre 1982 et 1995…)a été le « fer de lance », Européen mais aussi intertional, pour le maintien de la production et de l’utilisation l’amiante.
    Du coup, l’interdition en France ne date que de janvier 1997… (La France est le huitième pays européen à le faire. Globalement, la réglementation qui organise le système de la « médecine du travail » en france est obsolète. Une bonne partie date des années 40…
    Aprés tous ces scandales de santé publique liés au travail, il serait grand temps d’avoir une réforme de ce système digne de ce nom…
    Mais notre gouvernement est déjà peut-être trop occupé… à « régler » les retraites, et à sauver sa peau en reséduisant les élécteurs du FN !!!

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