Il ne sera bientôt plus possible de dire 33 !

J’ai eu le privilège de participer à une réunion du syndicat MG France regroupant des médecins généralistes convaincus de leur rôle social. Venus de la Gironde rurale et de la Dordogne, ils voulaient partager leur inquiétude avec des élus locaux et surtout ne pas s’apitoyer sur leur sort, mais alerter sur les conséquences des mesures prises depuis plus d’une décennie en ce qui concerne leur action quotidienne. Aucun n’a parlé de rémunération, mais d’effondrement du principe d’égalité d’accès aux soins sur le territoire national. Des médecins de plus en plus inégalement répartis selon les régions et à l’intérieur même de ces dernières, et moins de libéraux : tel est l’alarmant constat dressé par l’Ordre des médecins dans ces atlas régionaux de démographie médicale. Nul ne songerait à reprocher les prises de position « gauchiste » de l’ordre des médecins. « Au coeur de chaque région, y compris les mieux dotées, on constate des inégalités flagrantes », analyse le Dr Patrick Romestaing, de la section santé publique et démographie médicale de l’Ordre, commentant cette étude inédite qui vient compléter l’atlas national édité chaque année. Il ne fait que reprendre des éléments de ce que tout le monde sait ou pressent depuis longtemps.
Cette analyse plus fine de la démographie médicale au 1er janvier 2009 permet en effet de mettre en lumière des disparités départementales, même au sein des régions bien loties comme l’Ile-de-France et Provence Alpes Côte d’Azur. Cette région, la mieux dotée avec 375 médecins pour 100.000 habitants (contre 290,3 médecins en moyenne en France métropolitaine), apparaît dans le détail coupée en deux, avec un pourtour méditerranéen très attractif et un arrière-pays quasi-désertique. Là comme ailleurs, l’attrait exercé par les grandes villes est flagrant, tandis qu’en zones rurales de nombreux cabinets médicaux ferment. Et on n’a absolument encore rien vu car, à terme, il y aura en France de véritables déserts médicaux, ce qui ne manquera pas d’accentuer les difficultés des zones rurales… déjà fortement paupérisées (retraités agricoles) ou victimes de la pire des exclusions, celle de l’isolement social.
Quant à l’Ile-de-France, qui arrive juste derrière PACA, avec 373 médecins pour 100.000 habitants, elle se révèle, contrairement aux idées reçues, être celle où les « inégalités sont les plus criantes »: 742 médecins pour 100.000 habitants à Paris, contre seulement 223,1 en Seine-et-Marne. Son « statut » de région privilégiée pourrait être menacé à la fois par une pénurie de nouveaux médecins pour certaines spécialités, et par l’âge des praticiens, qui y est plus élevé que la moyenne nationale. Il existe donc un véritable problème global que personne ne veut réellement prendre en compte, car il ne faut pas accentuer le « faux » trou de la sécurité sociale. Moins il y aura de médecins généralistes, moins il y aura de consultations, moins il y aura de prescriptions médicales et… donc mieux on maîtrisera les dépenses.
A l’autre bout de l’échelle, la Picardie, qui a la plus faible densité médicale en activité régulière, avec 238 médecins pour 100.000 habitants, révèle aussi des disparités par département. Une situation qui pourrait devenir catastrophique au regard du pourcentage des nouveaux médecins qui choisissent la pratique libérale: ils ne sont que 5% dans la région. Ce phénomène est général. En Gironde, il y a exactement le même phénomène selon les secteurs de la zone urbaine et ceux de la ruralité éloignée. Une désaffection pour cette pratique qui se retrouve sur l’ensemble du territoire: seuls 10% des jeunes médecins la choisissent, le salariat s’avèrant plus attractif pour eux. On trouve actuellement, avec la féminisation, de plus en plus de médecins qui préfèrent un salaire fixe et des horaires compatibles avec la vie familiale, à une pression constante, une responsabilité accrue et une usure professionnelle rapide. « Nous sommes face à une évolution sociétale majeure: les jeunes ne souhaitent ni s’endetter pour s’installer, ni se fixer définitivement dans une région, et redoutent la lourdeur administrative d’un cabinet », constate Michel Legmann, le président de l’Ordre. L’économie a pris le pas sur toutes les autres considérations, et les vocations ne se mesurent plus en engagement lié au serment d’Hypocrate.
Soulignant la pénurie qui menace pour les libéraux, l’Ordre estime que « sur le plan matériel les pouvoirs publics n’ont pas favorisé les choses », rappelant notamment que pour lui « les généralistes sont des spécialistes comme les autres » et qu’ils ont donc droit à une rémunération en conséquence. Reste à en convaincre le Ministère de la santé qui n’a pas voulu, par exemple, leur confier la vaccination de la grippe H1N1, ce qui aurait permis d’éviter des dépenses étatiques absurdes. Il ne fallait surtout pas leur tendre la perche et reconnaître leur efficacité dans le maillage du territoire national.
Dans les régions « désertées », toutes les mesures d’aides incitatives à l’installation semblent sans effet. Ainsi, la région Centre n’attire pas, malgré divers dispositifs, et le recrutement de médecins étrangers notamment roumains. En Picardie, aucun nouvel inscrit ne s’est installé dans une des zones recensées par la Mission régionale de santé et en Dordogne des villages comme Eymet a perdu quasiment tous ses médecins en quelques années malgré l’aménagement d’une maison médicale. Le fameux médecin de famille est une espèce en voie de disparition. La Sarthe a envoyé des recruteurs chercher des étudiants français tentant leur chance dans des universités étrangères. On est allé recruter ou tenter de le faire en Roumanie. C’est paradoxal, mais un pays réputé civilisé comme la France va s’inscrire dans la logique dramatiquement injuste du système de santé américain, au moment où Obama tente de ramener le principe d’égalité d’accès aux soins dans les préoccupations sociales des USA. Cherchez donc parfois en milieu rural un toubib dans la nuit… Ils sont exonérés de taxe professionnelle depuis peu. Ils peuvent obtenir des locaux gratuits dans certaines communes. Il arrive qu’on leur paye même une secrétaire dans une maison collective. Rien n’y fera. Ils auront du mal à accepter de vivre dans des villages dont l’Etat a retiré La Poste, les perceptions, la DDE, les écoles et les gendarmeries. On cherche donc un médecin généraliste modèle malgré lui, qui aimerait soigner les « oiseaux » qui finiront par se cacher pour mourir.

Ce contenu a été publié dans pARLER SOCIETE. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

4 réponses à Il ne sera bientôt plus possible de dire 33 !

  1. J.J. dit :

    Il ne sera bientôt plus possible de dire 33 !

    Il faut avouer qu’en Gironde, ce sera un comble !

    (Pardon pour la mauvaise plaisanterie sur un sujet grave et préoccupant)

  2. Docteur V dit :

    Bonjour,
    Il vous a peut-être aussi échappé le problème du conjoint. Les médecins sont rarement mariés à un agriculteur girondin ou gersois. Il faut trouver du boulot pour le conjoint qui ne va pas se contenter, comme jadis, de garder le téléphone en élevant les enfants.
    Nous sommes mal 🙁

  3. DURAND Gerard dit :

    Pour se faire une opinion objective il nous faudrait connaître la rémunération des médecins!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.