Les suppliciés de l'espace public

a>C’est fou ce que l’on peut ressentir quand tout s’agite autour de vous, et que vous n’avez pour votre part rien à faire. En déambulant d’un village d’Ariège à un autre, sans autre objectif que celui de humer leur ambiance, d’écouter leur silence et admirer leur simplicité, j’ai été frappé par le sort que l’employé municipal civilisé réserve aux arbres dont il a la charge. Sur chaque place, devant chaque mairie, on trouve des platanes, des tilleuls ou des espèces exotiques en fleurs, alors qu’à quelques mètres de là, dans des prairies aussi vertes que les espoirs mis dans le printemps, trônent des pommiers en fleurs. La comparaison est saisissante, parfois même angoissante.
Chenus ou massifs, les premiers portent avec solennité le poids du temps qui passe. Ils sont là pour justifier plus de deux siècles de liberté de gestion de l’espace public. Les municipalités qui se sont succédé ont visiblement voulu démontrer à leurs mandants qu’elles avaient le sens de la pérennité dans l’action. Ces arbres savent qu’ils ne seront jamais abattus, tant un tel geste provoquerait l’ire de celles et ceux qui prétendent « les avoir toujours vus ! ». Aucun d’eux ne porte pourtant les médailles que l’on doit aux fidèles combattants de la république. Ils ne revendiquent pas d’être considérés comme des sentinelles de cette « liberté » que voulaient les… sujets devenus citoyens.
À la rentrée des Bourbon, il existait encore un grand nombre d’arbres de la liberté dans toute la France, qui avaient été appelés arbres Napoléon sous l’Empire. Le gouvernement de Louis XVIII donna des ordres rigoureux pour déraciner ces derniers emblèmes de la Révolution. En grande partie abattus ou déracinés sous la Restauration les arbres de la liberté devinrent donc très rares dans les villes, mais on en voyait encore dans les communes rurales. À Paris, l’abus fut tel qu’on a pu dire, justement, que si on avait laissé faire, la capitale aurait été transformée en forêt. Une réaction non moins violente, les fit presque tous abattre au commencement de 1850, par l’ordre du préfet de police Cartier, et faillit faire couler le sang dans les rues de la capitale.
Cependant, de l’avis d’un journal légitimiste, « les arbres de la liberté gênaient très peu les passants, et nous ne voyons pas en quoi les hommes d’ordre pouvaient se trouver contrariés par ces symboles. Un arbre offre une belle image de la liberté sans violence, et ne saurait menacer en rien les idées d’inégalités sociales, puisque dans les développements d’une plante tous les rameaux sont inégaux précisément parce qu’ils sont libres ». Les Peupliers ont donc disparu… mais devant les édifices, dans ces cellules de la démocratie que demeurent, tant bien que mal, les communes, ils subsistent. Dans cette Ariège, ancrée dans une histoire « courage », il faut pourtant noter que le sort réservé aux arbres publics relève de celui que les bourreaux imposaient à leurs victimes au moyen-âge !
Torturés dans leur corps et dans leur âme, ces platanes ont souvent les tripes à l’air, comme s’ils avaient été attaqués par un ennemi invisible, justifiant ainsi le fait que le « tigre » soit, dans la réalité, leur destructeur. Comme autrefois on exposait sur la place publique les malandrins et on écartelait les criminels ou les hérétiques, les représentants de l’ordre public infligent à tous les arbres « publics » d’horribles blessures. Les bras trapus de leur ramure hurlent de douleur et implorent le ciel. Amputées, rognées, sectionnées année après année elles se terminent comme un membre attendant un appareillage pour revivre. Drôle d’expression globale de souffrance que celle de ces alignements de mutilés au nom de la propreté et de l’ordre. Il leur faut chaque printemps aller puiser au fin fond de leur être les forces pour se reconstruire, avant d’être à nouveau réduits, par des mains impitoyables, à une silhouette de squelettes.
Heureusement pour leur moral, les tilleuls ou, à une degré moindre, les acacias, subissent un sort identique, voulant que l’on taille sans ménagement tout ce qui sort des normes. Comme les platanes sont très rares dans les domaines privés, il est difficile de comparer le sort des ces « fonctionnaires » au sort de ceux qui profitent souvent des libéralités de leur propriétaire, peu enclin à se priver de leur ombre protectrice.
Le pire, c’est qu’autour d’eux, dans cette Ariège verdoyante, de tous côtés une nature prolixe laisse exploser sa joie de vivre. Flocons blancs des arbres fruitiers éparpillés sur le flanc des montagnes, les bourgeons dardent au soleil, les premières feuilles pointent du nez. Seuls les chênes boudent, comme ces stars qui arrivent les dernières pour se faire remarquer. Partout, les arbres se remplument. Les plus vieux abandonnent une part de leur patrimoine, pour se consacrer à la résurrection de celui qui leur parait encore viable. Ils font leurs choix en toute liberté, comme si pour eux le printemps constituait un hymne à valeur essentielle. Les suppliciés des espaces publics rêvent, eux, d’une autre vie… moins austère et plus enthousiasmante.

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2 réponses à Les suppliciés de l'espace public

  1. Je le savais bien :0) j’ai jamais aimé les tailles sauvages sur ma tignasse d’enfant des coiffeurs de tout horizon. Je préférais les chênes de la Mairie de Sadirac et les Marronniers de Vayres, ils vivaient libres comme moi :0)
    Très beau texte j’aime !

  2. blond dit :

    belles photos et proses saississante ,on dirait un conte

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