Les expulsions sont des exécutions capitales

Il arrive parfois que l’on explose en constatant le décalage complet entre ce que l’on vit sur le terrain et les « impressions » vagues, abstraites et totalement dénuées de toute cohérence qu’en a la majorité des gens. Ils se contentent évidemment des rumeurs, des a priori, des approximations, ou surtout des images faciles d’une télé n’ayant parfois aucun lien, malgré ses montages subtils, avec la réalité. Par exemple, en ce moment les expulsions ont repris, ainsi que les menaces d’expulsions de logements, mais tout le monde pense que ça n’arrive, comme le veut le fameux diction populiste, qu’ aux « cas sociaux ». C’est devenu un phénomène social qui ne touche plus que les banlieues fragilisées, mais toutes les zones du territoire. Rares étaient, par exemple, sur Créon, les situations qui allaient jusqu’au bout, car on trouvait des solutions locales après des négociations multiples mais réussies, car reposant sur la confiance entre élus et propriétaires. Désormais, il ne faut plus envisager autre chose que des meubles jetés sur le trottoir et des moments difficiles pour trouver un nouveau domicile. Il n’y a plus que des possibilités plus onéreuses que le loyer non payé, et surtout très éphémères. Et on ne résout absolument rien !
Ce matin, il se trouve que j’avais demandé un examen, par une actrice sociale bénévole, mais extrêmement précieuse par sa perspicacité, d’une famille récemment chassée de son HLM. Rien de bien exceptionnel (dossier de surendettement rejeté car les revenus devraient normalement permettre de vivre), et un enlisement progressif par ignorance, par négligence et plus encore par un manque absolu de rigueur dans une gestion quotidienne inexistante. Ils se sont laissé dépasser par des événements qui n’auraient absolument pas dû les dépasser. C’est une sorte de spirale de l’endettement, tournant autour du principe simple : j’emprunte pour rembourser mes emprunts jusqu’au moment où les emprunts ne permettent pas de faire face à l’ardoise mensuelle. Plus de règlement des dépenses courantes, et donc, à terme, une condamnation du tribunal, débouchant sur la mise à la porte, sans aucune possibilité de trouver un autre lieu d’accueil. L’expulsion n’est en fait qu’un échec total, car elle n’arrive qu’après que tout le système social n’ait pas réussi à colmater les brèches. Il ne s’agit jamais réellement d’argent, mais plus régulièrement de méthodes de participation à la vie collective.
Ces personnes auraient pu, au moins à deux reprises, se sauver de la déchéance dans laquelle ils sont tombés, mais ils ont tout simplement été exploités par des « charognards ». D’abord ils ont eu affaire à des avocats qui, alors qu’ils avaient obtenu l’aide juridictionnelle, ont exigé des suppléments d’honoraires totalement indus. Ensuite, quand ils ont décidé d’arrêter leurs recours devant les tribunaux, pour éviter des frais supplémentaires, personne n’a accepté de les aider, au prétexte que les émoluments auraient été… interrompus ! L’engrenage de l’exploitation de la détresse ou de l’ignorance fonctionne à plein régime. Condamné au tribunal à 3 000 euros d’amende, le mari est saisi pour payer les frais de la procédure, et surtout, comme il s’agissait d’un divorce, des sommes dues à son ex-épouse ! Ces sommes, encaissées chaque mois, sont… stockées au tribunal, qui prend des mois pour les expédier chez un huissier, qui se rétribue au passage (environ 25 %), pour les restituer au compte-goutte à la personne qui doit les affecter au paiement du loyer. C’est ainsi que le couple a, au tribunal qui l’a condamné, sur un compte du Trésor public, les fonds nécessaires pour… faire face à l’arriéré de loyers ! En fait, pour résumer, l’État saisit sur la pension du mari des sommes dues à sa femme et qui ne lui sont pas versées. Comprenne qui pourra. Cet imbroglio conduit, en fait, la famille, à vivre demain dans une caravane achetée via une association caritative, puisqu’elle n’a plus de logement et que… les subsides permettant de payer un nouveau loyer sont consignés par la justice ! Comment admettre ce micmac social que plus personne ne sait démêler ? Jamais ces gens là n’auraient dû être expulsés !
Combien de gens sont perdus dans ce labyrinthe ? Combien de gens sont broyés par ces machines ridicules ? Combien de gens ont perdu pied, noyés sous les démarches ? Combien de gens n’ont plus les moyens intellectuels, culturels, organisationnels pour se repérer, pour survivre, dans un monde d’une complexité que l’informatisation n’a pas arrangée. Les chiffres publiés par la Banque de France révèlent une augmentation du surendettement des ménages d’une part, et d’autre part, une détérioration des situations d’endettement. Entre décembre 2008 et décembre 2009, le nombre de dossiers de surendettement déposés a augmenté de 14.8%. Un total de 216 396 dossiers a été déposé à la Banque de France en 2009, alors qu’en 2008 ce chiffre s’élevait à 188 485 dossiers. Sur la même période, le nombre de dossiers recevables a, lui, augmenté de 14.2%.
Par ailleurs, les indicateurs montrent que les procédures de rétablissement ont fait l’objet d’un nombre accru de décisions d’orientation de la part des commissions ad-hoc : +22.3%. Cette hausse reflète une aggravation des situations de surendettement des ménages… avec au bout des expulsions ! Leur nombre augmente sans cesse et toutes les mesures prises notamment avec les fonds du Conseil général ne permettent pas d’endiguer un phénomène angoissant. Il manque, dans le dispositif actuel, des mesures simples de soutien, d’encadrement et de suivi de certaines situations. Les associations, avant d’être totalement détruites par la concurrence libre et non faussée, devraient relancer des formations simples, courtes, de gestion personnelle et familiale. On est davantage dans le Samu que dans la prévention, on accentue les crashs alors qu’il faudrait éviter les dérapages incontrôlables, on considère que la gestion, dans un monde extrêmement complexe, est innée, qu’il n’y a aucun piège dans la société de consommation, que la responsabilité individuelle occulte toutes les pressions économiques, que tout le monde a un jugement lucide en permanence. On expulse sans véritablement jamais se pencher sur les causes… et sans véritablement revenir sur les causes (chômage, crédits irresponsables, maladie, illettrisme -ça existe -, rupture familiale, absence de références…) et c’est rassurant de ne pas s’interroger sur l’efficacité de telles mesures. Elles coûtent parfois beaucoup plus cher que la prévention qui aurait pu être mise en place.
C’est une pratique d’un autre âge, en cette période de crise sociale, d’inégalité fiscale, de diminution du pouvoir d’achat, d’augmentation de la taxation déconnectée des revenus, de détresse individuelle et collective.
D’ailleurs, je propose qu’on entame une procédure immédiate d’expulsion pour tous les chefs d’État qui ont placé leur pays en situation de surendettement….

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