Traditions populaires et modernités populistes

Durant deux journées complètes, j’ai pu partager un bain de simplicité et d’humilité. C’est pour un élu, quel qu’il soit, les plus beaux moments à vivre, ceux où l’on n’existe pas pour les autres mais par les autres, si ce n’est dans un rôle éphémère ou anecdotique. Ne plus être qu’un modeste acteur de ses convictions portées par d’autres, et la vie publique prend tout à coup sa véritable dimension ! Cette situation permet surtout de relativiser les déboires du quotidien. En 2000, j’ai fondé l’association des villes des rosières de France, afin de tisser des liens entre des collectivités ayant maintenu cette tradition, considérée par une certaine frange de l’opinion dominante comme surannée et machiste. Une création essentiellement destinée à conforter celles et ceux qui ne renoncent pas à concevoir une société dans laquelle on échangerait, on construirait, on valoriserait le lien social à travers un moment récurrent, traversant les modes et les époques. Il est en effet de plus en plus tentant de ne pas aller quérir dans l’Histoire les repères qui manquent tant dans un monde de l’événementiel permanent. Le jour où Madame de Fontenay, sur fond de profit à réaliser, ou à perdre, se donne en spectacle face à l’énorme machinerie de la société de production Endemol, nous étions dans le « quartier-dortoir » de Saint Jean des Vignes à Chalon sur Saône pour fêter le bicentenaire de la création d’une cérémonie dédiée à une jeune fille ayant témoigné d’un engagement particulier au service de son prochain. Quelle distance entre ces querelles détestables, indignes, autour d’une certaine idée de la femme présentée comme un objet de foire médiatique, et ce rassemblement de ces cités, heureuses de présenter celle qu’elles ont librement choisies comme ambassadrices de leur qualité du vivre ensemble ! Il n’y a aucun point commun.
D’un côté il n’est question que de marchandisation totale, de paraître absolu, de trucages obscènes, ou de querelles de personnes. De l’autre, Yvette Michelin, parlant bénévolat, amour des autres, respect des convictions, citoyenneté et durabilité de l’action.
Geneviève de Fontenay, qui organisait l’élection de Miss France depuis 1954, se montre plus déterminée que jamais à organiser son propre concours cette année, alors qu’ Endemol, propriétaire des droits, a donné jusqu’à ce début de semaine aux comités régionaux pour choisir leur camp… Madame de Fontenay, qui a rompu avec Endemol en mars, après la publication de photos dénudées de la Miss 2009, Kelly Bochenko, a indiqué que l’appellation de sa reine de beauté serait dévoilée à l’automne. Le label « Miss France » et la Société Miss France ont été vendus à Endemol en 2002… Encore et toujours le profit, alors qu’à Saint Jean des Vignes, tout le monde avait payé son voyage et son séjour, uniquement pour le plaisir de se retrouver, de se rencontrer, de se réconforter, de se rassurer. C’est en 1810 que se déroula, dans ce qui n’était qu’un village ordinaire, blotti sur un coteau où dégoulinaient les rangs des vignes de Bourgogne, le premier choix d’une jeune femme à mettre sur le devant d’une scène dressée sans artifices sur la place du village. Rien d’autre que le sourire des gens, le soleil des cœurs et la passion pour le quotidien, pour transformer une journée ordinaire en fête. Depuis, le clocher du village ne sonne plus, car la ville de Chalon a phagocyté les terres à vignes. Elle y a planté ses immeubles, y a déroulé ses mails, y a tissé ses réseaux, y a reconstitué des espaces naturels artificiels et a effectué ce que l’on prône dans la réforme en cours des collectivités territoriales : une commune nouvelle.
Le nom de Saint Jean des Vignes n’existe donc désormais que par sa « rosière »… par l’acharnement thérapeutique d’une poignée d’irréductibles à maintenir une « identité communale ». J’ai été stupéfait par leur engagement désespéré au service d’un lien social ténu dans un contexte d’indifférence, propre à décourager une armée de convaincus.
Les stigmates de ce que fut une entité humaine solidaire, vivante, cohérente, existent comme les fantômes d’une époque révolue. Le frontispice d’une « école communale », les plaques de marbre gris couvertes des noms des morts pour la France, le perron d’un Mairie ayant perdu son indépendance, un clocher d’église dépassé par des ensembles immobiliers… s’estompent des paysages, puisqu’ils ne représentent plus rien pour les milliers de personnes qui ne connaissent pas leur rôle antérieur. Le long défilé dans les rues du char patiemment fleuri, portant celle qui symbolisera pendant une année « son » quartier, avait quelque chose de surréaliste. Des badauds étonnés, des tondeurs de pelouse intrigués, des promeneurs de chiens surtout préoccupés par leur animal réputé être de bonne compagnie, des endormis du canapé du samedi après-midi, tirés de leur somnolence par les flonflons des fanfares, se montraient timidement au balcon, les enfants condamnés à la télévision « familiale » soulevaient un rideau pour, derrière une vitre écran, observer cet étrange spectacle, et des pensionnaires d’un établissement pour personnes âgées, ravis de cette animation inattendue troublant la morosité désastreuse de leur quotidien, s’extasiaient sur la beauté des « miss ». En écoutant subrepticement les rares grappes de spectateurs, il y avait surtout beaucoup de questions sur ces délégations bizarres venues « faire » une fête qui n’est plus du tout celle d’un village. Comment des gens qui distribuaient du cidre, des gâteaux, des caramels, du fromage, de l’amitié et des sourires sur leur passage, avaient pu venir participer à cet « fête du temps perdu ? » Quelques-uns ont cru en une énième manifestation de protestation syndicale !
Aubière, Chateaudun, Courpière, Créon, Fontenay en Parisis, La Mothe Saint Herray, Moissac, Montreuil le Gast, Pessac, Poncharra, Saint Sauves… des noms d’une autre planète, celle où l’on sait, avec plus ou moins de bonheur, exister sans se renier. Cet « anonymat » d’une fête, a perturbé les dizaines d’autres bénévoles arrivés d’Auvergne, de Bretagne, de Midi Pyrénées, de Rhône Alpes, d’Ile de France, du Centre, d’Aquitaine…Ils ont tous pris un coup au moral, car ils ont brutalement vu le décalage existant entre leur engagement pour valoriser le côté positif de la jeunesse, et la perception qu’en a la « cité ».
J’ai honnêtement souffert, car je crains que malheureusement ces deux journées révèlent les véritables facettes de la crise actuelle : repli sur soi, exotisme des préoccupations, méconnaissance totale de la proximité. Endémol et Madame de Fontenay vont pouvoir poursuivre leur auto-promotion respective, dans un contexte d’indifférence croissante pour la dimension locale de l’activité humaine. La modernité construit des « amis », des « relations », des « contacts » par Internet, mais elle oublie ceux qui reposent sur simplement le « vivre ensemble » sur une place de village. Elle était tellement triste, celle de Saint jean des Vignes, sans animation autre que celle apportée par ces trublions du partage.
Comment ne pas croire à l’absurdité ou la perversité des débats sur « l’identité nationale », quand le vivre ensemble convivial, joyeux, simple, constructif se meurt à petit feu, empoisonné par la vanité médiatique des dames « type de Fontenay » ou de ces « proxénètes de la télé-réalité » qui ne sont, de fait, que des apprêteurs de tournées type « Holliday on cuisse? » Désolé d’être ringard ou passéiste… j’assume ! Et plus que jamais, je suis fier et heureux de ce que nous continuons, les uns et les autres, à faire vivre, avec nos moyens, nos imperfections mais avec passion : les traditions populaires, bien différentes des modernités populistes !

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3 réponses à Traditions populaires et modernités populistes

  1. Florence dit :

    Heureusement que les « villes rosières » sont là pour porter les couleurs de cette tradition……Malheureusement les convaincus ne sont pratiquement que les bénévoles qui oeuvrent pour faire perdurer cette fête populaire qui pourtant ne demande, comme seul « engagement », que de sortir de chez soi.
    J’étais à Saint Jean, j’ai eu moi aussi le coeur serré en défilant dans ces rues désertes ou presque.
    Le courage des bénévoles est vraiment à saluer et je suis fière d’habiter Créon où cette « fête de la rosière » attire encore et pour longtemps je l’espère, une foule entousiate.

  2. batistin dit :

    Bonsoir,
    Histoire de remonter le moral des purs (sans allez jusqu’à « puristes »!) j’ai une bonne nouvelle :
    du bilan du marché de l’art pour l’année 2009 on peut conclure que les marchands et collectionneurs reviennent au valeurs premières. A savoir qu’ils cherchent des peintres sachant peindre, des sculpteurs sachant sculpter… Dans le sens premier du travail appris pas à pas. Les faiseurs en tous genre (cintre tordu à 10 000 euros) sont en déclin. Ce qui est, comme pour les « Miss » on peut l’espérer, la porte ouverte à un avenir riant .
    Le sens profond manquant, comme vous le dites Monsieur, pointe à nouveau son nez !

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