Une pause au coeur de la vie réelle

Ce samedi matin, la place centrale de la ville bastide créonnaise respirait la joie de vivre sous un soleil dont on avait oublié depuis des semaines l’impact sur le moral. Sous les arcades, l’inamovible « Madame Bouchon » et ses légumes produits à Mailleau ou ses trouvailles forestières (giroles), en face, Pierrette (que personne ne saurait appeler autrement que Pierrette), qui passe autant de temps à discuter avec ses « habituées » qu’à les servir. D’ailleurs, les clientes puisent directement sur l’étal les couleurs du week-end et les saveurs de Pentecôte. Tout se passe dans la bonne humeur, la détente, et surtout dans un climat de confiance que seules les relations humaines permettent de maintenir. La matinée du bien vivre ensemble s’organise. C’est le plus beau moment de la journée.
La famille s’agrandit avec « les » Merlet, dont le banc, parfaitement achalandé, complète ceux, beaucoup plus modestes, de leurs voisines. Le « petit » marché, baptisé ainsi en comparaison avec celui, séculaire, du mercredi matin, dans lequel ce mercredi, TF1 viendra tourner des séquences d’un téléfilm, s’étire sous les rayons matinaux de ce soleil tant attendu. Nicolas, le charcutier traiteur, s’affaire dans son camion. Lui-aussi est un enfant du pays, que j’ai eu en classe, et qui confirme que l’école publique peut offrir une chance d’épanouissement à celles et ceux qui expriment une passion.
Les poissonniers ont coloré des trouvailles de la marée sur un vaste lit glacé, afin que leurs produits soient irréprochables. Les poulets rôtissent, comme ceux qui coûtèrent à ce pauvre révérend Dom Balaguère une punition céleste infinie. Les meules de fromage de pays attendent la lame d’un couteau sorti de la poche pour finir sur une tranche de miche de quatre, cuite chez José, en face. On fait déjà la queue devant la Boucherie de la Prévôté, non pas pour le sourire resplendissant de Johanna (quoique ?), la plus belle bouchère de France, mais pour la qualité des premières entrecôtes qui finiront sur les sarments récupérés cet hiver. Les grils ont été sortis des garages et les barbecues vont en griller une, celle que l’on attend depuis des semaines, et qui fait tant de bien pour le moral. Le cœur de Créon se met à battre lentement, mais avec une sorte de fébrilité collective préludant aux moments que l’on espère heureux. Ici, on se trouve en terre historique d’échange.
Pour la…mille trois cent cinquante cinquième (1355) fois de mon mandat, je viens de passer chez tous les commerçants pour distribuer l’hebdomadaire municipal gratuit que j’écris sans aucune défaillance depuis la première semaine de mai 1983. J’ai bu un café tiède avec Maurice Roumage, avant que les jardiniers du dimanche, de plus en plus nombreux, viennent dans ses serres récupérer les plants de tomates, de salade, de choux ou de fleurs qui deviendront grands si les mains vertes leur donnent vie ! Un demi-siècle de partage nous permettent de deviser sérieusement, mais surtout sincèrement sur la situation économique et plus encore sur la grande soirée qu’il prépare pour sa retraite, dans la nuit du 5 au 6 août prochain. J’ai rencontré la douce propriétaire des « Plaisirs d’Amaury », qui reposent sur les odeurs, les couleurs et les saveurs. Il régnait dans cette boutique d’une incroyable diversité un parfum enivrant de café fraichement torréfié. Partout, du sourire qui coule.
Chez les coiffeuses, chez Maria, chez Lydie et chez Mireille ou chez Jocelyne, le bigoudi a pris le pouvoir, car c’est le jour des grands-mères matinales, préférant la permanente à la mèche rebelle. Le poseur de fenêtres ouvrant droit aux niches fiscales est le plus morose, car il s’attend à une année difficile. Il a perdu 20 % de son chiffre d’affaires, et guette la reprise comme sœur Anne attendant du renfort depuis le haut de sa tour. Partout, j’ai mes habitudes et mes repères depuis tellement de temps que je suis étonné par une absence ou une modification, même minime, du cadre habituel de vie.
Ainsi, au Café Le Sport qui jouxte la Mairie, je retrouve Robert devant Sud-Ouest et sa tasse vide, les deux lui servant inégalement à lire dans l’avenir. Robert est seul. Christine, la généreuse patronne, a seulement aperçu « Papineau », le tenancier de la déchetterie, parti vers un étrange travail qui consiste à récolter les rebuts d’une société dont il mesure quotidiennement les excés. Pas de Nicolas le fleuriste ce matin, Pierrot le journaliste a eu probablement un reportage « tardif » hier soir, La Maison de la Presse est consignée derrière sa caisse… Impossible d’écouter leurs commentaires sur l’actualité de la semaine, celle des brèves dont je voudrais tellement faire une publication hebdomadaire. Il n’y a pas, en effet, qu’à Paris que les bistrots ont adopté un ton philosophique. Les vrais « penseurs », ceux qui relativisent notre vanité, se trouvent, de bonne heure, devant ce verre de rosé frais qui fait peur à tous les intellos tentant de se réveiller avec un petit « noir ». Il faut savoir les entendre et les admettre. Mieux, il est indispensable de partager avec eux ces moments inoubliables, parsemés de bons mots que seul Audiard savait parfaitement transcrire.
«Je suis allé voir André (NDLR : un médecin créonnais) hier. Sais-tu ce qu’il m’a dit?…. Il m’a dit : Monsieur Zanetti, il faut renoncer au pâté et à la saucisse… Je lui ai répondu : je suis d’accord avec vous, dès demain je ne mangerai plus que du « graton » et du saucisson ! » explique celui que tout cinéaste mettrait comme personnage clé d’un film sur la vie réelle. Il est auteur compositeur interprète de ses propres saillies. Elles tombent sur toute personne entrant dans le café ! Il connait tout le monde. Inutile de commander, puisque l’on est servi par anticipation. Christine connait son petit monde éclectique dans ses goûts et ses péchés, mignons ou dangereux. D’un coup d’oeil, on sait si sa soirée a été « sportive » ou « tardive ». Elle porte la gaité en elle, ou elle tente de la faire naître. Elle aime le mouvement, les voix familières, les signes tangibles d’amitié. Ce matin, malgré les dégâts provoqués par une rencontre avec une « fontaine de champagne », son sourire monte en puissance. La vie défile dans son repaire de l’amitié. Les plateaux partent (pour les arrive-tard) ou reviennent pour les lève-tôt avec les tasses fumantes ou vides. Personne n’entre dans ce samedi ensoleillé sans un passage à son « Sport » matinal.
La fermeture exceptionnelle de la Mairie (week-end de Pentecôte oblige !) me permet, à moi aussi de partager cette fièvre du samedi matin, celle qui envahit la place de la Prévôté quand ses actrices et ses acteurs pressentent que la clientèle sera au rendez-vous. Assis à une table, avalant avec les uns puis avec les autres, les cafés que produit en série Christine, je me pose dans l’économie réelle. Pour 1,20 euro, je goûte, chaque fois, au bonheur du partage, à ce sentiment qu’il est vraiment doux de ne rien faire quand tout s’agite autour de vous. Claude et son épouse me tiennent compagnie, alors que souvent je passe à côté d’eux sans pouvoir m’arrêter. Je suis heureux dans le plus beau supermarché du monde, dont les « rayons » sont à l’image de ce que devrait être la vie : simples, sincères et tendres. Le bonheur est véritablement au milieu des autres, pas dans le pré, mais sur place !

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6 réponses à Une pause au coeur de la vie réelle

  1. Pierre H dit :

    Je ne peux laisser passer une « ÉNOOORME » erreur de ce texte (au demeurant savoureux !): des sarments récupérés cet hiver pour cuire l’entrecôte !!! Quelle hérésie : « Ils sont trop verts, et bons pour les goujats » dirait le renard de la fable !!! A midi (et je m’y prépare) je régalerai ma famille, autour de mon petit-fils « ressuscité », d’une belle entrecôte de Johanna (que j’appelle Yolande et elle me répond « Bonjour Pierrot » !)grillée (pas trop) AUX SARMENTS DE L’AN DERNIER !!! (que j’ai « volés » dans les vignes de la Bésine…chuuut !)

  2. E.M. dit :

    La vie est belle à Créon…

  3. Florence dit :

    En lisant ce texte encore une fois magnifique et vrai, j’ai eu l’impression de lire du « PAGNOL CREONNAIS »
    C’est çà la vrai vie : une ambiance chaleureuse et humaine, un sourire, un geste amical,un petit rien qui ne coûte qu’à celui qui le donne mais qui apporte tellement à ceux qui le reçoivent……

  4. danye dit :

    Bonne journée de relaxation avec la joie de pouvoir prendre le temps de vivre quelques heures de détente……

    le Pagnol  » existe encore si on prends le temps de le découvrir dans certaines régions de notre pays. La triste mode du changement ..du qui va vite …du n’importe quoi se répand aussi vite que la traînée de poudre en nous rongeant l’esprit ! je suis allée 2 fois au marché à Créon et ce ressenti je ne le reconnais pas au marché de Langon , Cadillac , La Réole ou Bazas ..je le partage seulement ou pendant 40ans ..la haut dans ma Bourgogne profonde proche du Morvan..plusieurs fois par an , je me replonge dans mon marché de famille .
    Merci de savoir nous faire partager ces grands moments de vie .

  5. quinquin dit :

    « la vie est un scéne et ses habitants en sont les comédiens » W.Shaquespeare…et la cà fleure bon la vie et la bonne pièce réussie..clap ! clap !

  6. pierrot lascou dit :

    Et oui, je confirme bien. je me suis couché tard ou tôt dans la nuit de vendredi à samedi. Mais, je n’ai pas fait nuit blanche, pour autant. J’avais du boulot, certes et une réunion très sérieuse sur le projet de ligne LGV en Sud-Gironde, qui fait craindre aux élus quelques désagréments, sans avantages. Bref, et j’ai écrit le papier en suivant. Voilà tout. Pierot, le journaleux.

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