Le parfum du temps perdu

En sortant ce matin, il régnait dans l’air créonnais une odeur subtile mais tellement douce que j’ai eu un immense plaisir à rester immobile, à m’en remplir l’esprit. Une émotion particulière troublait ma volonté d’aller vers les soucis du quotidien. Une sorte de « madeleine » de Proust, odorante, pour encore une fois un retour sur l’enfance. Et ce n’est pas un hasard ! Impossible de ne pas avoir envie de remonter vers ce temps où tout avait une tonalité spécifique aux saisons, aux variations climatiques, aux cultures ou aux habitudes quotidiennes. Rien n’était neutre. Tout avait un sens. La nature prenait ses aises et imposait ses envies. En marchant, je humais le parfum extraordinaire des tilleuls en fleurs. Connaissez vous cette fragrance sensible, élégante, très éphémère, spécifique au mois de juin ?
La cour de la communale du Bourg, à Sadirac, avait été garnie d’une rangée de ces arbres, réputés pour la qualité de leur ombre. C’est, selon moi, le plus protecteur de tous les feuillages, celui qui vous garantit au moment des canicules la sieste la plus agréable. Il n’y a pas de meilleur refuge que celui que l’on trouve sur de l’herbe tendre au pied de ce havre frais, fourni par une boule ronde très dense. Si on lève les yeux au ciel, on rêve de fortune, puisque toutes les feuilles ont un verso argenté qui s’agite comme autant de parcelles de richesses, laissant filtrer quelques pépites de soleil. Lentement, on sombre dans ce sommeil du juste, celui des bienheureux, capables d’ignorer la fuite du temps. Sous un tilleul, nous jouions au « Tour de France » sur des circuits creusés avec un éclat de tuile dans la terre du talus. Les cols ardus, les descentes vertigineuses, les lignes droites, les chemins creux tortueux accueillaient des billes de terre colorées, portant les espoirs d’un champion de la pichenette. Nous étions les plus heureux enfants du monde sous cette ombrej car ces jeux autorisés annonçaient l’arrivée prochaine des vacances d’été. Mais avant, l’arbre du sommeil constituait le trésor des apprentis de l’économie sociale.
Dès que le superbe parfum des tilleuls en fleurs envahissait l’air, nous savions que les récréations n’auraient plus les mêmes saveurs. Finies les épopées sur les « routes » du Tour, il fallait que les plus grands se mettent à cueillir les fleurs exhalant une odeur aussi douce, comme la peau d’une maman. La coopérative avait besoin de bras. Les cueilleurs transmettaient leur récolte aux « étendeurs », chargés de la placer sur une toile de matelas usagée posée au milieu de la cour, au pic du soleil. Nous avions à calculer les profits à tirer de cet acte soigneusement organisé. Intervenaient ensuite les « brasseurs », qui devaient remuer la récolte avec précaution pour ne pas altérer la qualité des couleurs jaune très pâle de ces fleurs, en grappes de 5, à l’extrémité d’un long pédoncule commun, soudé au milieu d’une bractée en lame jaune verdâtre, avec 5 sépales, 5 pétales et de nombreuses étamines. Les « vendeurs » auraient bien du mal à placer ensuite dans les familles les poches en papier cristal, habituellement dévolues aux bonbons de l’épicière, si le « tilleul » était brisé ou trop sec. Chaque matin, nous avions l’immense plaisir d’apporter notre contribution au magot qui servirait à financer le voyage de fin d’année… vers une contrée inconnue, puisque située hors des frontières communales.
Dédié à Vénus, le tilleul était séculairement un atout aussi bien en médecine qu’en sorcellerie : Pline mentionne les heureux effets du vinaigre d’écorce sur les vices de la peau; sainte Hildegarde conjurait les pestilences au moyen d’un anneau décoré d’une pierre verte, sous laquelle se trouvait une parcelle de tilleul entourée d’une toile d’araignée, et de nombreux traités vantent son action sur l’épilepsie (certains affirment même que l’ombre de l’arbre suffit à la guérir !), la paralysie, les vertiges et les œdèmes. Son importance était telle qu’une ordonnance royale prescrivait de planter les routes de tilleuls et d’en réserver la récolte pour l’usage des hôpitaux…
Sur les places des villages, les « communs » des battages et des distillateurs, le partage des inflorescences de l’arbre donnait parfois lieu à des disputes dignes de celles de Clochemerle. D’abord, pour le moment opportun de la cueillette, ensuite, pour la durée du séchage et enfin, quand il fallait partager…la récolte entre les familles détentrices des droits à l’exploitation de ce lieu de vie réelle des hameaux.
 Le tronc droit assez court, dont l’écorce lisse, de couleur gris brun, se fissure après une vingtaine d’années, était facilement « sculptable » pour les premiers amoureux. Avec un petit couteau ramené d’un pèlerinage collectif à Lourdes, j’y gravais pour ce que je croyais être l’éternité les initiales d’une belle indifférente susceptible de se laisser convaincre par une telle audace. Devant la petite maison de mes grands-parents maternels, à cheval sur le talus créé pour l’espace de la gare, où se ravitaillaient à la manche à eau les locomotives des trains de marchandises, il y a encore un tilleul au corps noueux, trapu, torturé, désormais démuni de ses ramures droites comme un «I». Mon grand-père avait installé sous son ombre précieuse, un belvédère donnant directement sur les voies ferrées, avec un banc vert, d’où nous pouvions assister au merveilleux spectacle des entrées en gare d’un train essoufflé, dans sa montée vers Créon. C’était à la fois un lieu de plaisir, mais aussi un lieu de crainte… car il entrait dans les liens secrets qu’avec mon frère nous entretenions avec notre « papi ». Quand il arrivait que l’une de nos inventions de libres enfants de Sadirac ne lui convienne pas, il brandissait une menace suprême, incontournable et effrayante : « je vais vous frotter le cul avec des orties et vous attacher au tilleul ». Je n’ai aucune idée du nombre de fois où cette sanction promise fut clamée à notre égard, mais la seule chose dont je suis certain, c’est qu’elle ne fut jamais exécutée, et probablement même jamais envisagée. Il était impossible que le tilleul, si doux, si tendre, si protecteur puisse être transformé en poteau de torture pour galapiats impénitents.
J’avais les larmes aux yeux ce matin en humant cet air d’antan. J’ai entendu cette menace de ce maçon « rouge », bourru mais doté du cœur le plus généreux que j’aie pu rencontrer dans cette enfance simple, vraie, sincère. C’est vrai, j’ai pensé à Proust dont la tante trempait la fameuse madeleine, dont la saveur allait jouer un si grand rôle dans la nostalgie de chacune et chacun d’entre nous, dans un bol de tisane de tilleul. Je ne saurai jamais si Marcel avait eu le privilège de humer l’odeur de cet arbre portant en fruits laissés partir dans le vent les sensations du temps perdu et qui, à l’automne, laisse partir comme feuilles mortes des feuilles d’or!

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8 réponses à Le parfum du temps perdu

  1. quinquin dit :

    eEn vous lisant, l’envie me prend de me faire une bonne tisane pour me calmer de Vuvuzuelas ( on a les plaisirs qu’on peut )……Vous la région de l’ovalie, pas toujours sur la même longueur d’onde que notre sport favori…Il est vrai que nous sommes près de la grande-Bretagne…
    Nordistement Vôtre !
    A++++

  2. danye dit :

    Grand merci JEAN Marie pour cette nouvelle lecture au parfum que personne ne peut avoir oublié.
    En allant au marché sur SAINT MACAIRE Jeudi les allées devant la mairie sont toutes parfumées avec de grands et gros tilleuls en pleine floraison. Un parfum sur toute la place presque trop enivrant ou Mesdames les abeilles travailleuses ‘ s’en donnaient à coeur joie .
    Vos souvenirs d’enfance sont les nôtres et c’est avec émotion que vos écrits sont ressentis .

  3. Ping : Connaissez-vous le groupe de musique Le Tigre ? | Animaux

  4. Christian Coulais dit :

    La laïcité mériterait son arborétum ! Tant il est vrai que tilleuls, chênes, platanes, marronniers et autres espèces sont autant de madeleines pour chacun des élèves que nous étions ! Sans oublier les souvenirs des vacances chez les grands-parents loin du monde d’internet. Parmi mes souvenirs, chez mes grands-parents se trouvait un arbre immense (venu d’orient ?) pour la taille d’un enfant dont le fruit avait la forme d’un cœur comme le calice d’un physalis. Je n’ai jamais revu cet arbre au port ombragé, qui protégeait les jeux des cousins cousines du soleil de Charente-Maritime.
    Dans mon hameau, il reste deux vieux tilleuls plantés là. Leur rôle principal, faire de l’ombre aux façades situées en plein sud. D’après la mamie de l’exploitation viticole voisine, l’un sert à soigner l’homme, l’autre était bon pour les chevaux ! Et l’envers de leurs feuilles n’est pas du même argent.
    Conclusion : prenons le temps de voir, sentir, entendre, toucher, goûter chaque minute de notre existence et partager cela avec nos proches.

  5. Annie PIETRI dit :

    En lisant cette chronique tout à la fois pleine de poésie et de nostalgie, comme nous les aimons toutes et tous, une bouffée de souvenirs m’est revenue en mémoire…Il y avait, dans la cour de mon école primaire, à Blois, six magifiques tilleuls qui donnaient l’ombre à la cour de récréation. Je me souviens moi aussi, avec émotion, de nos jeux (de filles), sous les branches subtilement odorantes de ces tilleuls.
    Et je m’aperçois, en lisant ton récit, que 10 ou 12 ans avant les enfants de Sadirac, nous aussi étions chargées – il n’y avait que des filles – de cueillir et de faire sécher, sous le préau, les fleurs de tilleul ! Le fils de Mme Percheron, la directrice, était pharmacien à Paris, et notre cueillette était destinée à son officine, ainsi qu’elle nous l’avait honnêtement expliqué….Je ne me suis jamais posé la question de savoir s’il faisait un don à la caisse de l’école….Mais à l’époque, aussitôt après la guerre, il n’était pas question de voyage de fin d’année ! Et la période de la cueillette se prolongeait jusqu’au 14 juillet, puisque nous n’étions en vacances qu’à la mi-juillet.
    J’avais oublié ces souvenirs….qui remontent à la surface, à la manière de la Madeleine de Proust. Sois-en remercié.

  6. Suzette GREL dit :

    tu fais revivre nos souvenirs d’enfance à la campagne. Merci de nous aider à les replacer dans un contexte que le tilleul devrait apaiser…

  7. Suzette GREL dit :

    merci de nous faire revivre nos souvenirs d’enfance à la campagne dans ce contexte que le tilleul devrait apaiser.

  8. Les souvenirs ne sont pas un simple retour du passé. Ils constituent notre identité, la tienne, celle de papi « en bas ». La notre est belle car elle est celle des coeurs d’enfants toujours vivants.

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