Une opération « entonnoir » pour colmater les fuites

Dans une récente chronique, je démontais le système techniquement parfait qui va mettre un couvercle hermétique sur le volet le plus dangereux de l’affaire Woerth-Bettencourt. Plus que jamais, on se trouve à l’Élysée dans une situation exactement similaire techniquement à celle des dirigeants de chez BP. Une fuite gigantesque, continue, ingérable, qui met en évidence une large pollution de l’ensemble de la vie naturelle du pays. Une atteinte grave à l’environnement politique, causant des dégâts irrémédiables pour la démocratie, doit être absolument maîtrisée. Les « techniciens » ont donc bossé et bossent encore pour juguler ce qui peut prendre des allures de catastrophes politiques à la rentrée. Si l’on revient en arrière, comme chez BP, les dirigeants qui comptent ont fait fabriquer en toute hâte un « entonnoir » juridique destiné à juguler les fuites permanentes. C’est fait, il reste encore quelques « filets » polluants qui vont continuer à s’écouler, et se perdre dans le reste de la nappe noire qui a envahi le système médiatique mais l’essentiel est fait. Le principal danger qui menaçait le régime UMP sarkoziste venait de la décision de la juge Isabelle Prévost-Desprez ,de s’emparer des fameuses écoutes et donc de lancer une véritable enquête indépendante. En faisant appel de cette décision, le Parquet a empêché que cette dame courage, qui fait honneur à la magistrature, mette la main sur de nombreuses preuves des malversations tournant autour de la fortune de Mme Bettencourt. Une course de vitesse a été organisée, reposant sur les ambiguïtés du système judiciaire. Grâce au Procureur Courroye, il a été possible d’ouvrir un second « puits » pour aspirer tout ce qui risquait de remonter à la surface.
En s’emparant fictivement du dossier durant le laps de temps donné par l’attente du jugement de la cour d’appel, le Procureur a simplement privé Isabelle Prévost-Desprez de toutes les preuves qu’elle pouvait espérer (perquisitions générales hâtives et téléphonées, auditions des témoins clés, mise à l’abri des transcriptions des enregistrements…). Tout va être épluché de telle manière que le couvercle taillé sur mesure puisse être fabriqué, pour verrouiller définitivement la pollution en cours. Les vacances sont propices à la mise en oeuvre de ce plan de verrouillage, alors que derrière cette affaire se profile un vaste système méticuleux d’exploitation des failles de la loi en matière de financement de l’UMP ou de personnalités de premier plan. Cette semaine aura été décisive et surtout révélatrice des manipulations en cours.
La magistrate indépendante a obtenu mardi satisfaction comme le savait tout le système judiciaire, car sa demande d’accès aux enregistrements était parfaitement légitime. Elle peut désormais diligenter l’instruction du supplément d’information. Elle pourrait avoir donc accès aux enregistrements piratés par un ancien employé de Liliane Bettencourt à son domicile. Mais son enquête n’a qu’un seul objet : l’éventuel « abus de faiblesse ». La fille de la riche héritière, Françoise Meyers-Bettencourt soupçonne le photographe François-Marie Banier d’avoir profité de la faiblesse de sa mère pour lui soutirer près d’un milliard d’euros de dons. Les enregistrements comportent des allusions aux rapports entre Banier et Liliane Bettencourt. La juge pourra également examiner les comptes bancaires de l’héritière de l’Oréal… Et ça c’est dangereux. Très dangereux, car l’entonnoir mis en place pour canaliser vers les coffre-forts sécurisés les documents, les témoignages et les pistes possibles n’a plus l’étanchéité souhaitable. Immédiatement donc, la réplique est venue.
D’abord, il a été décidé de vite éloigner Woerth de l’UMP, car ça sentait le roussi à terme. Ensuite, on va gagner du temps en refusant l’application de la décision favorable à cette juge pénible et dangereuse. Philippe Courroye passe en effet outre la décision de la cour d’appel. La question de l’indépendance du procureur, soumis hiérarchiquement à la Chancellerie, et qui par ailleurs ne cache pas son amitié pour Nicolas Sarkozy, est posée depuis le début de l’affaire et elle trouve, avec cette décision, sa réponse. Mis en cause dans les dialogues entre Mme Bettencourt et son homme d’affaires, il ne peut pas laisser partir les transcriptions des enregistrements. D’ailleurs, est-on certain que les enquêteurs qui ont auditionné les témoins clés leur ont demandé quels étaient leurs liens avec le Procureur de Nanterre.
Imaginez un peu que dans cette affaire, le juge Isabelle Prévost-Desprez demande à entendre le procureur sur l’affaire dont elle a la charge, par exemple sur les suites qu’il comptait donner à la querelle entre la fille et la mère Bettencourt, puisque dans les transcriptions des écoutes, une date est citée pour une issue favorable à la mère (le 3 septembre)… Donc, selon une information publiée par Médiapart, le Parquet, c’est à dire le Procureur Courroye, a décidé de passer outre le jugement de la cour d’appel et de ne pas transmettre ces textes à la juge trop curieuse. A quoi ça servirait d’avoir monté une si belle opération si c’est pour transmettre les armes à une personne indépendante et courageuse ? Bien évidemment toute cette machination démontre l’indépendance absolue de la justice puisque même ce pauvre Eric Woerth, blanc comme la crème… Chantilly va être contraint (et il en est fort marri) d’aller témoigner face à des enquêteurs opiniâtres et aussi durs qu’ils le sont habituellement envers n’importe quel fraudeur de banlieue. C’est cousu de fil blanc… et avec, en plus, du fil similaire à une corde !
Dans un entretien accordé au Monde, Eva Joly, qui sait de quoi elle parle, a d’ailleurs estimé que Philippe Courroye a multiplié les erreurs en adoptant une procédure non appropriée dans l’affaire Bettencourt. L’ancienne juge d’instruction a, par exemple, indiqué qu’il n’y avait aucune contrainte ni effet de surprise lors de la perquisition chez Patrice de Maistre, le gestionnaire de la fortune de Liliane Bettencourt. Eva Joly renchérit en affirmant que si de telles méthodes avaient été adoptées dans le cadre de l’affaire Elf, dont elle avait en charge à l’époque où elle était magistrate, « on n’aurait pas trouvé grand-chose ainsi !… » D’après l’eurodéputée Europe Ecologie, « M. Courroye a choisi volontairement ce cadre procédural pour ne pas aller au fond des choses » ( Le Monde ). Eva Joly a estimé que le rapport de l’Inspection générale des finances (IGF) n’était pas une preuve suffisamment tangible pour blanchir Eric Woerth dans l’affaire Bettencourt : seule une véritable enquête pourrait permettre de l’innocenter. Selon l’ancienne magistrate, l’affaire Bettencourt/Woerth fait ainsi écho au scandale du Watergate auprès de la presse étrangère. A cette époque, en 1974, le scandale avait débouché sur la démission du président américain Richard Nixon… Qui aurait imaginé que le pays des Droits de l’Homme et du Citoyen serait, en définitive, bien plus mauvais que les Etats-Unis ?

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