Instantanés d'été (2) : entrée et sortie de l'arène…

Ce matin, j’avais envie de donner du temps au temps, comme si, brutalement, j’avais pris conscience que la course qui consiste à tenter de le dominer était vaine. Un sentiment d’abandon, de laisser aller. L’envie prégnante de ne plus me plier aux exigences d’un emploi du temps exigeant. Parfois, cette sensation de se laisser porter par les événements plutôt que de vouloir les ordonner, les analyser, les dominer, rend les réveils douloureux. Ne pas me raser. Ne pas m’habiller selon les règles. Me contenter d’une douche et rester mouillé pour Me persuader que toute la « pollution » sociale couvrant les atours de ma propre vie est bien partie. Loin. Très loin. Derrière les volets clos, les bruits du marché qui s’installe avec ses tonnes de légumes, de fruits, de victuailles, ne parviennent pas à me faire oublier qu’il est véritablement doux de ne rien faire quand tout s’agite autour de vous. L’heure habituelle du « soldat lève-toi, soldat lève-toi bien vite ! » est passée…Une chanson traverse mon esprit, alors que le soleil ne respecte plus l’intimité de la chambre. Oui ! Je sais, ce n’est pas le must en matière de poésie chantée, mais dans le fond, il est parfois très agréable de se laisser aller à la facilité. Et ce matin, j’ai envie de me laisser aller à la facilité. Le malheur, c’est que c’est impossible, car les autres attendent la disponibilité… qui sied à leurs angoisses. Je résiste. Je me bats. Je conteste. Je renâcle. France Bleue Gironde me culpabilise. « RAS sur la rocade »… « On roule à merveille dans le centre de Bordeaux »… Une boulangère médocaine est déjà en plein boum, levée alors que moi je rentrais de festoyer à coup de ballons de rouge grand cru avec de vieux compagnons de ballon rond ! Des moments qui ont fait grandir en moi la nostalgie de ce temps passé trop vite….et qui justifient que le jour qui s’ouvre me paraisse encore plus précieux que les autres.
Se lever ? Mais pourquoi se lever ? Pourquoi ouvrir les yeux sur un monde qui me désespère quand il n’est pas plein de sincérité, de fraternité, de liberté. Pourquoi aller à la rencontre de ce qui me révulse ? Pourquoi aller affronter ces lendemains qui déchantent, alors que tout incite à se complaire dans le cocon hors de tout. Inéluctable. Toute résistance est inutile. Il faut… il faut… il faut… En traversant, après le rituel matinal, la Place de la Prévôté, j’entre immédiatement dans la ruche des abeilles butineuses venant chercher leur pain quotidien.
Le marché affiche complet. Il est superbe avec ses montagnes ordonnées de légumes, ses étals glacés de poissons, ses vitrines fraîches de viande rouge, ses bacs aux anguilles moribondes, ses stocks de fromages, ses poulets d’or… Les mains se tendent, comme s’il fallait me persuader que j’étais attendu. La bise à celles qui ont déjà investi la Mairie, avec un bref compte-rendu de la soirée saint-émilionnaise. Les mines sont habituelles, puisque personne n’a pu se poser « mes » questions… ou mes hésitations. Silence. Café. Courrier. Premier rendez-vous. Premier souci. Premier malaise. Premier retour en arrière. Le temps court avant de s’arrêter brutalement. Je tente bêtement de le rattraper ! Départ. Voiture. Téléphone. Puis la vision…
Les tilleuls situés devant la Mairie de Le Tourne se penchent avec tristesse sur un cercueil couvert du drapeau tricolore. Plus d’une centaine de personnes attend que Jean-Louis, le Maire, rende un hommage civil à son meilleur ami, à celui dont il partageait la passion de la corrida, à celui qui tenait la boutique « technique » municipale 8 heures par jour. En pleurs, lundi, il m’a demandé de venir à ses côtés, après le décès du Maire-adjoint, son pote « Pierrot », foudroyé par une septicémie. La communauté s’est serrée autour de cette dépouille d’un homme convaincu, motivé, dévoué et d’une fidélité absolue à son village et à son mandat. La sincérité traverse les regards. La famille ne contient plus sa douleur. Je suis là, au milieu du malheur, avec mes doutes. Jean-Louis me donne le micro pour un hommage improvisé que je vais chercher au fond de moi, comme une vérité difficile à mettre à nu. Les mots s’envolent dans l’air comme ces volutes d’encens que l’on destine au ciel. Je les dédie à celui qui a été du Peuple, qui a existé par le Peuple et qui a toujours œuvré pour le Peuple… « Peuple » un mot désuet. Un concept oublié. Un mot qui me vient à l’esprit face à la diversité des visages en face de moi… La musique des corridas sert d’accompagnement au recueillement collectif. Il connaissait toutes les arènes. Il aimait les défis et il admirait ceux qui, comme lui, acceptaient de les mener. Dur.. Ces notes de fête, ces refrains de soirs d’ivresse collective, ces standards d’un spectacle cruel mais révélateur de la vie, me travaillent au corps, car il n’y avait rien de plus émouvant pour accompagner la fin d’un combattant ayant décidé d’être fidèle à son idéal humaniste. Je cligne des yeux comme si le soleil, qui joue avec le feuillage des tilleuls me gênait… Mais pourquoi me suis-je levé ce matin ? Pourquoi n’ai-je point laissé les volets clos ?… Je rentre du cimetière, la tête basse et l’esprit évaporé. Je subis la vie. Elle me traque. Elle ne me laisse aucun répit. J’ai besoin de retrouver la chaleur…Pas celle, impitoyable, qui impose sa loi sur la terre. Seulement celle de la flamme de la passion du service des autres ! Une sorte de bizarrerie dans ce monde, où la sincérité n’appartient pas à la vie publique.

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1 réponse à Instantanés d'été (2) : entrée et sortie de l'arène…

  1. Damien LM dit :

    Bonjour Jean-Marie,

    Etant moi aussi présent sous les tilleuls du Tourne, je te remercie tout d’abord pour ta présence ce matin là aux cotés des élus du Tourne, mais aussi pour ton discours sur place que j’ai trouvé inspiré et adequat et enfin, pour le fait d’en rendre compte ici, sur ton blog. Tes écrits marquent et restent.

    Tous les villages ont des élus comme Pierrot. Ils ne sont souvent pas Maire mais ils font tourner la boutique, ils connaissent tout par coeur, ils sont connus et reconnus des habitants et des partenaires. Bref, sans eux, cela devient vite plus compliqué. Au delà, de cet aspect purement « matériel » quand cet élu a en plus un humanisme et une générosité hors du commun… il est bien clair que leur disparition est un véritable coup de massue sur la tête de toute une communauté.

    Passe de belles vacances

    Damien.

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