Instantanés d'été (8) : Contador, le lutin triste

Une grande allée de platanes géants mène au parvis d’un château tout droit sorti d’une épisode de Robin des Bois. Une trentaine de tables rondes pour chevaliers de l’amitié est installée sous cette tente naturelle, distillant seulement quelques rayons d’un soleil épisodique. On attend visiblement du monde dans cet espace hors du temps, perché à Gardegan sur les plateau succédant aux coteaux de la Dordogne. De petits groupes devisent sur ce qui constitue pour eux le plus beau des royaumes, celui sur lequel règne la petite Reine. Le banquet des preux chevaliers qui la servent à un titre ou à un autre ne débutera qu’après l’arrivée tant attendue de son « amant » actuel. Il vient d’Espagne, fier Hidalgo, ayant triomphé de tous les traquenards d’une épopée dans les plaines, les vallons et les montagnes de France, il doit être adoubé (en ma compagnie puisque je suis des 4 « intronisés du jour), comme gentilhomme vigneron après avoir reçu les plus grands hommages pour sa victoire dans le plus grand tournoi du monde disputé sur un vélo.
Alberto Contador, dont le nom rime parfaitement avec « conquistador » a accepté, par amitié pour deux de ses fidèles partisans (Alexandre Vinokourov et Pascal Chanteur), une seule escapade outre Pyrénées, celle qui le conduira à escalader pour la plus grande joie du public la rude pente de Belvés de Castillon. Le peuple, le vrai, celui qui croit encore à l’esprit chevaleresque des géants des cycles, selon la formule célèbre d’Antoine Blondin, arrive à quelques kilomètres de là, pour s’asseoir sur la glacière, au bord de chemins serpentant dans le vignoble ou courant sous les frondaisons des bois à cèpes. Les meilleures places sont réquisitionnées par des espagnols, ravis de pourvoir approcher leur idole. Ils veulent passer derrière l’écran de ces télés qui déversent des images irréelles de la grandeur des hommes dont elle vante les exploits. Ces familles « encasquetées » et « emmaillotées » comme des femmes ou des hommes sandwiches se placent pour voir passer et repasser le défilé des grands noms du Tour de France. Le spectacle dure et se répète, sous l’œil expert ou simplement curieux de ces badauds de la notoriété roulante. Les Espagnols affichent la ferme assurance mâtinée d’un soupçon d’arrogance de ceux qui ont accumulé les succès. Ils sortent les bannières et ont déjà peint sur le « mur » de Belvés le nom de leur idole au coup de pédale agile.
Le plus extraordinaire héraut de ce qui reste l’un des plus beaux critériums cyclistes du monde, Georges Barrière, déambule, le téléphone mobile rivé à l’oreille, pour connaître l’avancée du convoi. Un avion spécial et une limousine transportent le matador et sa quadrilla. Bien évidemment, il ne saurait arriver avant une heure espagnole décente, ce qui permet à quelques pythies du journalisme de prédire que la vedette ne viendra pas. En fait, elle fend la foule à l’appel de la grande prêtresse en robe pourpre qui régit les preux chevaliers des Côtes de Castillon. Elle appelle les impétrants avec un moment incertain, quand elle demande à Alberto Contador de la rejoindre sur le parvis du château de Pitray.
Un petit homme fluet, gringalet, de noir vêtu, traverse la foule sous les applaudissements, pour rejoindre la Confrérie qui rêvait de l’accueillir en son sein. Le « géant des cycles » ressemble davantage à un « lutin des bois », mais il se prête volontiers à une cérémonie qu’il ponctuera par une entorse à l’ancien régime, en avalant un verre de vin rouge. Réservé, timide, souriant de manière gênée comme s’il avait à se faire pardonner une faute, Alberto Contador est adoubé par cette femme au sourire si doux qui, de la pointe de son épée confère un titre n’ajoutant rien à la gloire de ce triple vainqueur des routes du tour de France. Il est heureux, et se prête au cérémonial avec une valeureuse modestie. Impossible de ne pas faire un rapprochement avec les multimillionnaires d’un autobus ayant donné des bleus à l’âme à des milliers de supporteurs. La petite escouade de jeunes journalistes présents se régale, car Contador est disponible et se prête volontiers aux interviews une fois le mini-sacre terminé. Ile ne repassera pas de sitôt en France.
Il annonce officiellement tout de go, via Carmen qui spontanément traduit, qu’il a signé pour deux ans chez Saxo Bank pour rejoindre Bjorn Riis avec lequel, dit-il, il sera « tranquille puisqu’ils partagent tous deux la même vision de la course ». Il n’élude aucune question face aux quelques micros qui se tendent. Une seule caméra : celle d’I-télé, car les autres n’ont pas cru dans son passage à Castillon pour une bataille amicale. « Je vais finir la saison au ralenti chez Astana, et je ne ferai aucune course en fin de saison. J’ai envie de ne pas trop en faire. Je ne courrai pas davantage » Il parle d’une voix douce, paisible, dans un espagnol difficile à suivre. Il signe des dizaines d’autographes sans rechigner. Il donne cette étrange impression de ne pas vouloir déranger par sa célébrité. « Les Schleck ont d’autres projets ! » lâche-t-il, gêné, quand on l’interroge sur une éventuelle cohabitation avec ses adversaires appartenant à la Saxo Bank. Il a probablement le sentiment d’être un coucou entrant dans le nid des oiseaux ennemis. Il assume.
Il part déjeuner sous les platanes, au fond sans que personne n’ose vraiment l’importuner, après avoir posé en compagnie des intronisés du jour, puis, pour une photo souvenir avec Madame Ocana et Lucien Aimar. Daniel Mangeas ira le sortir de l’ombre où il est installé avec ses meilleurs amis, Vinokourov, Chanteur et le Kazak Maxime Iglinskiy, pour qu’il reçoive des mains du conseiller général Guy Marty la médaille du Conseil Général. Il sourit toujours comme un lutin triste, comme si ces attentions le perturbaient. Il préfère, c’est certain, la solitude sur son vélo quand il sait pouvoir être intouchable. Seule, Geneviève de Fontenay, chapeau classique noir et blanc, lui volera la vedette en faisant une entrée ostentatoire au milieu des tables. Elle ne rêve que d’objectifs photographiques et de stylos tendus… quand elle assure le spectacle. Les plaisanteries fusent à toutes les tables. On entre dans le paraître plein pot alors que, depuis le début, sous les platanes, tout était de l’être !
Profitant d’un moment de calme, je vais m’asseoir quelques minutes avec Contador avant qu’il parte donner le meilleur de lui-même sur les montagnes russes du circuit de Castillon. Il regarde, en ma compagnie et avec Georges Barrière, le palmarès de ce critérium où on trouve Anquetil (64), Thévenet (81), Hinault (82), Fignon (84), Indurain, (2 fois 91 et 94)… et plus un seul autre vainqueur du Tour. « C’est dur ? « demande-t-il dans son français hésitant, avec le regard noir légèrement inquiet d’un Prince résolu à tenir son rang. Il se lève, encore poursuivi pour une dernier cliché souvenir et des signatures soldées. Il regagne avec plaisir son milieu, comme un « poisson jaune » qui aurait perdu son bocal. Il a réalisé le plus dur. La course, même amicale lui manque. Pour lui, c’est le moment du bonheur à partager. Le reste ? C’est l’effort !

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