Instantanés d'été (20) : le passé décomposé

Passer son présent à aller quérir des objets du passé pour leur redonner un avenir reste un but de sortie estivale. Chaque week-end, les propositions fleurissent, afin que les passionnés puissent dénicher quelque part, sur un étal improvisé, ce qu’ils trouvent utile ou beau et, parfois, qu’ils cherchent désespérément. Les gens vidant un grenier (qu’ils n’ont jamais eu) envahissent les rues des cités pour des déballages hétéroclites. Très souvent, c’est même celui des autres qu’ils ont déménagé ou pillé, afin de mettre en vente des parcelles dérisoires de leur intimité. Chaque vêtement, chaque meuble, chaque outil, chaque ustensile, chaque bibelot, chaque papier, chaque boîte, chaque verre, chaque porcelaine, chaque livre, reflète, en réalité, une âme même s’ils sont réputés inanimés. Ils gisent là, sur une table de camping, ou à même le sol, livrés en pâture à un amateur de « bonnes affaires » ou à un collectionneur insatiable. Hier, dans les rues de trois villages de ce verdoyant Entre Deux Mers girondin, modelé par la vigne et les forêts, ces profiteurs du temps passé, désireux de vendre tout ce qu’ils jugeaient dépassé, avaient installé leur bric-à-brac, souvent sommairement emballé, pour le voyage vers un nouvel avenir, dans du papier journal. Ces trois rendez-vous avec la « brocante », comme ils disent avec mépris sur les affiches, étaient différents, mais révélateurs d’une époque où tout peut être source de profit.
Dans le premier, à l’ombre d’un chêne multicentenaire, au creux d’un minuscule bourg, entre la Mairie et le cimetière, une douzaine de « stands » attendent sagement que des acquéreurs se détournent un instant de leur objectif routier pour se laisser séduire par des propositions allant des œufs de dinosaures fossilisés, à des vêtements de ces bébés devenus grands, car dieu a prêté vie à la progéniture de la revendeuse. Il règne sur ce petit carré de Cleyrac un atmosphère recueillie, paisible. Les rares badauds déambulent autour des étals avec respect, et dans ce silence que l’on remarque dans les obsèques villageoises. Personne ne parle fort, et justement, un vendeur de pierres et de fossiles, en vantant les mérites de son exposition, trouble la quiétude indispensable à cette quête de l’objet « coup de cœur ». Les bateleurs n’ont absolument rien à faire sous ces ombrages, loin de tout, mais tellement intimes, protecteurs, pour celles et ceux qui y passent ou s’y posent. Les yeux baissés, à pas comptés, le regard tentant de dénicher une « affaire », les acheteuses donnent du temps au temps, car ici on est à mille lieues du rythme habituel.
Dans un coin, à l’ombre, seul sur une chaise de jardin, un homme à la chevelure blanche, découvre un livre de la bibliothèque verte qu’il vient d’acquérir, comme s’il tentait un impossible retour sur son enfance. Pour quelques centimes d’euros, des bouquins poussiéreux attendent en effet que quelqu’un veuille bien revenir vers eux, les ouvrir et entrer dans l’intimité de leurs mots. Rares sont ceux qui tentent cette aventure, car à quelques pas, des tas de DVD subissent le même sort. Malgré une attractivité plus forte, ces stands d’objets actuels détonnent totalement dans un cadre aussi pérenne à travers les siècles. Ici, il ne faudrait que des étals, véritablement tirés de ces greniers de fermes, exposant des pots vidés de ces confitures authentiques, des carottes en grès roux pour ces confits de porc enfouis sous une graisse immaculée, ces lampes à pétrole joufflues apportant la lumière les jours de fête, ces rabots donnant une rectitude parfaite au bois de meubles profonds, destinés aux cuisines, ces chenets rudimentaires portant les marmites ventrues pour les patates du cochon, ces draps rêches pour lits au matelas de balle de maïs… Or, il n’y a que bimbeloterie en matière plastique, vêtements made in China, casseroles standardisées, vierges industrielles ramenées de Lourdes, jeux vidéo pour enfants hypnotisés, livres du Reader’s Digest jamais ouverts, et verres donnés avec des bons de fidélité aux gondoles des supermarchés. Un décalage total entre le « contenu » et le « contenant », qui laisse tout le monde indifférent.
Quelques kilomètres plus loin, dans la ville bastide de Pellegrue, la foule est plus nombreuse et les offres décuplées. Tout se passe dans les rues, sous la halle et dans des magasins vidés de leur matière première originelle. Immédiatement, on change de pratique puisqu’ici, derrière chaque stand, il y a un adepte du profit. Ce soir, le plomb d’une éventuelle indifférence ne se transformera pas en or pour le tiroir caisse. Il le craint. Il guette le client. Les semi-pros de la brocante ont investi un espace payant, numéroté et délimité : le souci de rentabilité se lit donc dans les regards. Les touristes sont beaucoup plus nombreux. Au creux de leur été, ils retrouvent leur réflexe de consommateurs en se promenant parmi les étals, comme ils le font d’habitude dans ces grandes surfaces dont ils connaissent les rayons. Il ne leur manque que le chariot pour récupérer ces traces de racines qu’ils ont oubliées. Meubler la résidence secondaire, enrichir une collection précise, récupérer une robe kitch qu’aucun solde ne permettrait de trouver, calmer le gamin avec des jouets abandonnés par d’autres gamins blasés… restent les objectifs de ces fourmis acheteuses, qui suivent en ordre selon, des rythmes différents, des lignes imaginaires le long des tables. L’étonnement vient de cette osmose entre la manifestation et le lieu qui l’accueille. Ici les tripes de la vie sont au soleil.
Partout dans la ville, des façades fermées, les vitrines masquées, les portes muettes, illustrent ce passé, où derrière, se trouvaient tout ce qui désormais se disperse sur les trottoirs. Sort bizarre que cette transition entre un « modernisme d’antan » et une « nostalgie réparatrice »… Un tableau d’affichage des bus sur un mur, la faïence de la boucherie, les boiseries d’un merveilleux « café », les verres et les carafes d’un restaurant fermé, s’accordent avec le contexte de cette brocante. Une saucisse noircie sur un barbecue, avec des frites, un verre de rosé offert et des paroles échangées avec des voisins de table, et la vie sous la halle prend tout son sens. La virée a été fructueuse : une petite fiole vide, des dentelles, et une carte postale.
Au pied du château de Duras, on entre dans un autre monde, celui des vrais professionnels, qui tirent bénéfice des trouvailles souvent faites sur les étalages de ceux qui ne connaissent pas le prix du passé. Tableaux, meubles, tapis, bouquins, bijoux, bibelots, dentelles, verres, ustensiles de cuisine, lampes, microsillons… entrent dans les catalogues pour personnes avides de placements. Ici, on ne cherche pas nécessairement l’utile ou le coup de foudre, mais on évalue, car la paraître compte davantage que le sincère. Un autre monde que celui des antiquaires qui transforment chaque objet intact du passé en source de profit. Tout à un prix. Les étrangers constituent la très grande majorité du public. Ils recherchent des labels d’authenticité du raffinement français d’une autre époque. Un peu comme ces bourgeois qui réalisaient des mariages de raison, pour obtenir une particule de noblesse, ou qui l’achetaient à des détenteurs d’un titre, ruinés par leurs excès financiers… On est loin de Cleyrac et de son bric à brac, loin de Pellegrue et de sa véritable évocation d’un temps ou le commerce faisait vivre la ville bastide, loin du véritable plaisir de contempler ce qui a appartenu à son monde, et qui revient à la surface, grâce à une main précautionneuse, souvent économe. Le commerce de la nostalgie, cet été, n’a jamais été aussi florissant, comme si l’inquiétude sur l’avenir conduisait à se réfugier dans les certitudes du bonheur passé.

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