Instantanés d'été (26) : le désert avance

Durant tout l’été les événements plus ou moins culturels envahissent le territoire. Festivals, scènes d’été, concerts, rencontres… partout les artistes se produisent davantage sur des scènes occasionnelles, dans des cadres inhabituels, que dans des lieux institutionnels. Des dizaines d’heures de diffusion de tous les arts sont proposées quand le ciel est bleu, quand les cigales s’égosillent, quand les étoiles se penchent sur la terre, quand la fraîcheur se trouve dans les monuments d’une autre époque sans air conditionné. Le touriste spécialisé effectue même souvent un séjour lié à l’un de ces rendez-vous qu’il estime prépondérant dans une programmation de sa passion. Des villages comme par exemple Marciac, La Chaise-Dieu ou Pougne-Herisson entrent dans le monde des manifestations labellisées grâce souvent à l’investissement d’une seule personne. La culture ne peut pas exister en été sans un investissement individuel opiniâtre. Souvent, trop souvent, les organisations sont fragilisées quand la femme ou l’homme « ressource » se retire ou disparaît. Tous les grands moments ne sont que des fruits de la passion, car elles ne survivent qu’avec des bouts de ficelle financière. La France est devenue cet été, alors que la crise financière n’a pas encore totalement frappé, le territoire de la débrouille culturelle. Les intermittents, devant obtenir 43 cachets en dix mois pour espérer survivre, courent après la moindre bribe de spectacle, quand le nombre des offres diminue en raison de la raréfaction des crédits.
En fait, un autre paramètre pèse sur ce milieu dont l’avenir s’assombrit chaque jour davantage, celui de l’attractivité des offres. Le public n’existe pas, pour tout ce qui peut être une offre de qualité, car seule la notoriété portée par l’ère médiatique permet d’espérer un résultat financier positif. Faute de vedette, toute initiative est condamnée à végéter, et comme les plus connus sont ceux qui, bien évidemment, prennent le plus cher, le péril de désastre financier menace. La découverte culturelle n’existe quasiment plus… et, lentement, un appauvrissement de la création va s’enclencher. Le vacancier n’aime que les valeurs sûres. Il s’offre à n’importe quel prix la « star » qui va le valoriser. Pas question d’aller voir un « inconnu », jamais apparu à la télé, et de se faire une opinion sur un programme inédit. En matière culturelle, le spectateur n’aime absolument plus la découverte payante. Il préfère nettement les manifestations gratuites, au nom des économies qu’il est obligé de réaliser. Il ne va plus dans un restaurant au hasard. Il n’écoute pas des chanteurs qui n’ont pas fait une apparition sur le sanctuaire des écrans. Il n’ira pas voir une pièce de théâtre dont l’auteur n’est pas inscrit au palmarès de l’histoire. Un opéra n’a de la valeur que si le chanteur vient des plus grande scènes du monde. Il arrive que, parfois, le « off » soit considéré comme beaucoup plus intéressant que l’officiel, et surtout beaucoup moins cher.
Cette tendance va, lentement mais sûrement, tuer la création. Tous les artistes dont j’ai croisé la route sur le terrain, cet été, sont angoissés par la saison prochaine, avec les restrictions budgétaires qui s’annoncent. Il ne faudra plus que du « garanti » en recettes, ce qui suppose qu’ une part essentielle de la culture hexagonale va s’étioler et disparaître. La notion de « rentabilité » a indiscutablement pointé cette année. Comment des élus peuvent-ils soutenir financièrement une production qui, dans une salle, va contenter une centaine de gens passionnés, alors qu’il aura l’opportunité d’offrir, dans la rue, un spectacle à des milliers de personnes pour le même prix. Le « one man show » ou le « monologue », type « lecture de textes ou de lettres par une comédienne connue, va supplanter dans les prochaines années les comédies avec de nombreux acteurs, ou nécessitant un décor soigné et une machinerie complexe. La fin du véritable spectacle, avec une face cachée technique exigeante, se profile, car les aides publiques ne tiennent absolument pas compte des emplois adjacents à toute représentation publique. Les troupes se resserrent, et demain, elles vont éclater. Molière n’aurait aucun avenir à notre époque. Les grands orchestres peinent, sauf s’ils sont « officiels », et ils n’ont pas eu beaucoup de contrats cet été.
Les touristes cherchent avant tout des « loisirs », et pas n’importe lesquels. Durant les vacances, ils espèrent se refaire une santé par le vélo, la marche à pied ou toute autre activité de pleine nature. Dans le domaine culturel, ils souhaitent la gratuité et la facilité. Ils ne veulent pas se prendre la tête, comme ils disent, tellement ils sont habitués à ce que l’on choisisse pour eux, que l’on « fabrique » pour eux et qu’on les persuade que n’importe qui peut monter sur une scène pour chanter, danser ou déclamer. Cet été, les « radio crochets » ont ressuscité. Dans tous les campings, dans de nombreuses fêtes, le concours de « vedettes » en herbe, style « école des fans » pour adolescentes ou adolescents portant tous les espoirs de leur famille, renaît. L’évolution est patente cet été, où tous les événements peinent à trouver un public. Il faut avouer qu’en période de crise sociale, les événements qui permettent d’élever l’esprit passent au second plan, voire au dernier. C’est une constante de l’histoire, voulant que tout affaiblissement de la culture soit, à terme, un poison mortel pour la démocratie. Celle, standardisée, des médias, ne vise qu’à stériliser l’ouverture d’esprit qui ne convient pas à cette notion d’opinion dominante, au nom de laquelle certains prétendent gouverner. Le combat est inégal, car il va se dérouler dans l’indifférence générale, alors qu’il est essentiel pour que les étés ne deviennent pas des déserts culturels.

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2 réponses à Instantanés d'été (26) : le désert avance

  1. J.J. dit :

    Le « one man show » ou le « monologue », type « lecture de textes ou de lettres par une comédienne connue, va supplanter dans les prochaines années les comédies avec de nombreux acteurs, ou nécessitant un décor soigné et une machinerie complexe. » »

    C’est ce qui se pratique déja depuis longtemps dans l’interprétation des opéras dits « baroques » qui ne sont pas des spectacles « grand public ».

    Faute de moyens suffisants pour installer les décors, payer le metteur en scène et acheter les costumes, les chanteurs interprètent leur partition sur scène en costume de ville, voir en « jean » ou bermudas…

    Mais parfois c’est bien beau quand même….

  2. Christian Coulais dit :

    Samedi soir, nous avons répondu présents à l’invitation des Allumés du Verbe au « Carrefour de l’étrange », au coeur du Domaine Départemental Gérard Lagors, à Hostens (33).
    « Placée sous le signe du hibou, protecteur des aventuriers, cette 7ème nuit déroula des récits fantastiques, extravagants, inquiétants, délivrés par dix beaux parleurs associés pour une seule et unique fois : Patricia GAILLARD, Yannick JAULIN, Fiona MACLEOD, Myriam PELLICANE, conteurs, et LES MANUFACTURES VERBALES, chanteurs. »
    Nos amis et moi-même, les Caribous, huit jeunes et sept adultes se sont régalés lors de cette balade nocturne de 21h à 1h30 ! Ben oui, pour la première partie, à 18h, pas facile de nous sortir du lac d’Hostens !
    Mais ensuite, même les plus jeunes ont pris plaisir à découvrir ces récits « même pas peur ! »
    Un accueil sympathique, un très bel éclairage des clairières, un entracte génialement éclairé, félicitations à tous les bénévoles présents, encadrant plus de 200 personnes !
    Quant aux artistes conteurs, conteuses, tout simplement fantastiques dans leur pouvoir de nous dévoiler notre sombre moi, soi, nous quoi !
    Et bien sur une couronne de chêne pour les chanteurs et musiciens, palabreurs musicaux de cette forêt environnante.
    Merci à toutes et tous !
    Signé : Caribou car hibou
    N.B. : Gràce au CG33, c’était une scène d’été GRATUITE et la question le dimanche était de savoir qui de ces 4 familles auraient pris le risque, qui plus est, avec de jeunes enfants, de se rendre à une telle soirée payante ? Je n’ai pas la réponse des 3 autres familles, mais j’aime savoir que mes impôts sont bien utilisés…Et la force des Scènes d’Eté c’est bien de nous faire découvrir que d’autres univers existent…

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