Instantanés d'été (27) : le bouchon du goulot de Bordeaux

Les vacances tirent à leur fin et Bison plus très futé a été pris à revers. A force de mettre du rouge et noir sur les week-ends routiers, il influence des migrations imprévues. L’autoroute A 63, artère de retour vers le Nord, affichait complet un lundi matin, avec des bouchons comme le Bordelais sait en faire autour de sa métropole. Des files interminables attendaient dans les plaines des Landes que la noria des camions s’évapore au fil des kilomètres. Visiblement, les séjours sont plus courts, et on rentre à la maison beaucoup plus tôt qu’à l’habitude, comme s’il fallait une période de réadaptation ou plus exactement de réacclimatisation, tant la crise avait été oubliée pendant quelques jours. Il faut y replonger d’une manière ou d’une autre et… les Roms n’y sont pour rien, pas plus que les autres gens du voyage ! La crise couve, sous la cendre médiatique des effets de manche gouvernementaux, mais elle n’attend qu’un soufflet social pour se rallumer. La vie dans un bouchon du retour permet de vérifier qu’elle préoccupe déjà celles et ceux qui patientent.
Les visages sont graves, malgré le bronzage, et la moindre étincelle venue d’un adepte de la queue de poisson rallume une forme de feu intérieur contenu. Le conducteur, déjà irascible en temps ordinaire, pratique le slalom avec l’aplomb de celui qui estime ne pas relever des règles de vie communes. Il passe de la file des camionneurs à celle des nantis, pour une fois sur la gauche, en quelques instants, profitant des moindres espaces pour gagner… une place ! Souvent, la marque de son véhicule traduit une réussite ostentatoire ou l’affirmation d’une puissance donnée par le résultat d’une belle exploitation de la société du profit. Ce gars-là n’aime pas le surplace. Lui, il lui faut aller vite et il n’est pas question de se laisser emmerder par des familles ayant fait prendre son bol d’air annuel à leurs caravanes, ou pire, des adeptes de la remorque chargée de vélos ou de ces tentes de camping qu’il a vues au cinéma, sur les espaces des Flots bleus.
Dans d’autres voitures, le bric à brac sur les sièges arrières dénote un retour de jeunes pour qui, au contraire, l’aspect matériel des vacances revêt une importance négligeable. La barbe de plusieurs jours du conducteur, laisse à penser que la fête nocturne a constitué l’essentiel de l’activité dans le Sud-Ouest. Lui, il a le temps de rentrer, et sa copine, les pieds nus sur le tableau de bord, allongée dans le fauteuil du passager, profite de la halte improvisée sur le macadam pour tenter de récupérer les heures de sommeil oubliées. Dans un bouchon, sur l’autoroute, ces chauffeurs somnolent, résignés à retrouver les habitudes urbaines, perdues dans un village du pays Basque, ou au Portugal. Ils suivent le troupeau sans trop de contestation, considérant qu’il s’agit là d’une fatalité sur laquelle ils n’ont aucun pouvoir.
Un drap de bains, coincé dans la fenêtre arrière, constitue un indice fort de la présence d’une progéniture juvénile qui vient de goûter à ses premières vacances avec papa et maman; cette dernière se retourne souvent, inquiète de savoir si le « fruit de ses entrailles » n’a pas trop chaud, s’il dort toujours, ou s’il n’est pas trop ennuyé par l’ainé(e) de la tribu, beaucoup moins docile. Pour eux, la crise a été estompée par quelques jours chez… des parents (aucune trace d’équipements de plein air), dans un gîte ou un appartement, déniché en promotion sur internet. Pour eux, le bouchon devient inquiétant, car il contrarie un plan de marche prévu pour que les enfants aient quelques respirations sur une aire d’autoroute, d’autant qu’il faudra pique-niquer ou retrouver les réflexes oubliés du magasin libre service, pour dégoter de quoi nourrir la tribu. C’est encore les vacances, car le boulot se pointe au rendez-vous de la semaine prochaine, avec la rentrée scolaire. Dans la tête trottent des « objectifs » commerciaux, des « heures de transports collectifs incertaines », mais pas encore la journée d’action du 7 septembre, car ce jour là, le rythme étant repris, il serait malvenu de le briser par une journée… non payée en fin de mois. Et la retraite, c’est loin !
Peu de personnes âgées dans la file de ceux qui restent intercalés entre des poids lourds polonais, espagnols, lituaniens, allemands, portugais, anglais ou belges, qui reprennent leurs allers et retours impunis financièrement entre le Nord et le sud de l’Europe. Ils traversent la France avec un sentiment agréable de ne pas être considérés comme les ennemis publics numéro un du réchauffement climatique. Ici au moins, dans cette succession des gros ralentissements, ils ne risquent pas de dépasser les limitations de vitesse prescrites et qu’ils s’autorisent à transgresser au nom du fait que, pour eux, le temps c’est de l’argent. Ils constituent une muraille à côté de laquelle n’importe quelle automobile paraît dérisoire. Impossible de voir le chauffeur de ces bahuts qui dominent le paysage depuis leur cabine, plus ou moins transformée en logement. Sur les parkings, sagement rangés, les plus matinaux attendent que leur disque tachygraphe se repose avec eux, ou patientent en espérant l’arrivée d’un collègue, parti plus tard, afin de faire la route ensemble. Pour un lundi matin, ils sont servis. Ils fulminent. Ils s’impatientent comme ces gens qui ne comprennent jamais pourquoi il existe encore, fin août, des automobilistes inconscients qui partent tous en même temps. Ils connaissent absolument tous les « pièges » de ce trajet, et ils ont une appréhension particulière quand ils débouchent sur… Bordeaux ! Le pont d’Aquitaine bondé, la rocade est surchargée : ils savent qu’il leur faudra s’armer de patience pour forcer ce qui reste un « verrou », et que rien ne leur permet, au départ, de connaître le sort qui leur est réservé. Leur boulot, c’est de s’accommoder de tout ce qui constitue, quelles que soient les époques, l’aventure des déplacements au long court.
La fin des vacances a un goût de bouchon, et on a beau prendre de la bouteille, on se fait piéger comme les autres. Heureusement que, parfois, il existe des chemins de traverse. Par ici la sortie, et n’en déplaise à Jean Yanne il n’est pas question de « haïr les routes départementales », car même si elles ne sentent pas la noisette, elles restent les plus agréables des détours en France pour regagner le nid. Enfin, pour celles et ceux qui ont le temps de vivre…

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6 réponses à Instantanés d'été (27) : le bouchon du goulot de Bordeaux

  1. DRASSI dit :

    Encore bravo. Toutes ces instantanés sont des pures MERVEILLES
    ; Encore

  2. Votre blog est super. Vous me permettez de rêver à mon prochain voyage ! Bonne continuité.

  3. Michel d'Auvergne dit :

    Lorsque je regarde la photo qui illustre ta chronique, une question me taraude:
    Mais où as-tu réussi à trouver tous ces bouchons ?
    Il faut pardonner au « père Yanne » son énervement, « il passait son permis »

  4. Michel d'Auvergne dit :

    Je réagis tardivement, nos montagnes ventées sont propices aux cerveaux-lents, pour parler encore de Jean Yanne qui au début des année 70 animait une chronique (aussi loufoque que lui) sur France-Inter (il me semble), il proposait des solutions pour l’an 2000 contre l’asphyxie automobile des voies sur berges de Paris: elle se soulevaient plusieurs fois dans la journée et basculaient leur contenu dans la seine, désengorgeant du même coup la circulation, imagine le même système à Bordeaux monté cette fois-ci sur les ponts de la Garonne. Plus besoin de photographier tous tes bouchons !
    Amitiés auvergnates à tous.

  5. Christian Coulais dit :

    Ah oui moi aussi, j’ai ce souvenir étant jeune d’avoir entendu cette émission. Des lasers détruisaient des voitures aux feux, avec trappes de dégagement, aléatoirement bien sûr ! Tous égaux riches ou pauvres dans nos ouatures pijo ou bentlaid. C’était délirant, du Jean Yanne.
    « L’Apocalypse est pour demain ou les aventures de Robin Cruso, illustré par Cardon (Éditions Jean-Claude Simoën)
    roman d’anticipation sur les dérives possibles de l’automobile 1977 »

  6. Michel d'Auvergne dit :

    Merci Christian, c’était bien cela, Je ne me souvenais plus du coup des feux ! Ils n’y ont pas mis de lasers mais des sortes de canons qui brulent ton permis quand tu les grille… C’était un visionnaire, Jean.

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