La journée qui fit les Rosières créonnaises (1)

Nous sommes à Nice le 18 avril 1892. Un homme immensément riche se penche sur sa vie et rédige son testament. C’est le début de la tradition des Rosières créonnaises. Voici le récit (extrait du livre Créon, les Rosières du temps jadis que j’ai écrit en 1986…) Il vous sera livré durant les Fêtes 2010 en trois épisodes :

« Du jardin viennent les bruits étouffés du caquetage des oiseaux. Une cinquantaine de volatiles, originaires des quatre coins du monde, forment une colonie bigarrée et bruyante. Aucun ne parle le même langage mais ils vivent, ici, sur la Côte d’Azur, en parfaite harmonie. Antoine Bertal s’occupe régulièrement de les ravitailler. Il les connaît tous et ils le connaissent. Exactement comme ces faisans qui arpentent inlassablement leur volière. Majestueux, agressifs, soucieux de préserver leur territoire, ils ont été acquis, à prix d’or, par le maître des lieux. Peu importe d’ailleurs la somme déboursée. Pour leur propriétaire, leurs couleurs chatoyantes, leurs querelles de basse-cour huppée se disputant un grain de maïs, illustrent la vie. Ils égaient une villa cossue de deux étages située à l’orée de la vieille ville de Nice. Au 8, rue Lamartine, à quelques centaines de mètres du Bord de la mer.
D’ailleurs, de temps à autre, de sa terrasse, Antoine-Victor Bertal observe la rade, face à lui, grâce à une lorgnette disposée à portée de main. En cette matinée fraîche mais prometteuse du 18 avril 1892, le vieil homme s’installe face à son bureau ministre en noyer gainé de cuir. Un sous-main en acajou contient des feuilles d’un papier parfaitement lisse et blanc. Une invitation à écrire… Une mappemonde console souvent Antoine–Victor Bertal des nombreux voyages qu’il aurait aimé faire. A quelques pas de là, comme elle en a pris l’habitude depuis onze ans, Marianne, la cuisinière, s’affaire à l’office. Tout respire le calme, la solitude. Les mains posées à plat sur la surface douce du bureau, le rentier attend, le regard perdu dans le vague. A soixante-quinze ans, le propriétaire des lieux semble très préoccupé depuis plusieurs semaines. Il a les yeux embués des vieillards pensant à l’échéance redoutée de la mort. Malgré le confort, les murs tapissés de tableaux, le confort bourgeois de la villa, Antoine-Victor Bertal est un homme seul. Son univers de riche commerçant niçois ne suffit plus à estomper ses regrets. Lui qui a passé toute sa vie à compter, à gérer un patrimoine grandissant, il n’a plus que la compagnie des ces œuvres d’art, symboles de sa réussite. Ainsi, le visage souriant de cette jeune fille, bras croisés, accoudée à un mur, éveille en lui les plus précieux des souvenirs. Ceux de sa jeunesse.
Dans un jardin bruissant d’une nature titillée par le printemps, il retrouve les sensations brumeuses de son enfance créonnaise. La feuille blanche, naïve devant lui attend que la plume la réveille. Antoine-Victor Bertal recule le contact. Il sait que rédiger son testament n’est pas un acte facile. Sa décision est pourtant prise. Elle tourne autour de la volonté de ne pas voir éparpiller les trésors accumulés en cinquante ans d’acharnement au travail. Et c’est à Créon qu’il pense ! Substituant à des décisions fragmentaires, individuelles, un grand dessein collectif, il n’a aucun doute : sa fortune ira, en grande partie, à la commune où il est né. La nostalgie recevra le plus beau des présents. Le soleil azuréen, déjà rassurant en ce 18 avril, n’estompe pas de sa mémoire la bastide frileusement serrée autour de sa place carrée. Les esprits militaires rigoureux ayant planifié la construction de ce bourg ignoraient tout de l’art, sauf celui de la guerre. En lançant d’une main ferme et décidée sa plume sur la feuille, Antoine-Victor Bertal va insuffler la poésie, le rêve, l’inédit. Pourtant il gratte, écorche, racle le papier, car il règle d’abord ses comptes. Si le rentier qu’il est devenu tremble maintenant un peu, c’est que les mots sont délicats à manier. Parler de ses proches en termes réprobateurs n’est jamais aisé. « J’ai à me plaindre de ma famille, mes frères, mes neveux et nièces… » C’est parti !
Le cœur serré, le vieil homme énumère, avec le sentiment rassurant de mettre enfin les choses au point, les griefs qu’il cache en lui depuis plus de dix ans. Aucun de ses parents ne trouvera grâce à ses yeux. « Ils sont restés vingt ans après mon mariage sans m’écrire, et les quelques lettres que j’ai reçues étaient pour me demander de l’argent, pas un mot d’amitié… »
Le crissement de la plume est perceptible dans le silence du cabinet de travail. Son bruit acidulé conforte Antoine-Victor Bertal dans ces certitudes. Il n’a pas à pardonner. « Quand j’ai eu le bonheur d’avoir un enfant, j’ai proposé à mon frère Adolphe d’en être le parrain et il a refusé… Et le procès ridicule qu’il m’a intenté » pense l’ex-Créonnais. Pour lui, le verdict est tombé. Si la famille espérait se repaître de ses biens, elle devra remballer ses illusions.
Au passage, il se souvient de ces suppliques arides, rédigées à contrecœur, pour réclamer des subsides, destinés à combler les trous financiers. Plus tard, il aura peut-être un geste en exigeant que l’on règle les dettes d’Adolphe et William, ses frères, afin de les réhabiliter. Mais pour le reste, le superflu : rien à faire ! « Je me suis souvent fait la réflexion que je ne travaillais que pour des ingrats. » Dans son préambule testamentaire vengeur, le vieil homme bute néanmoins sur un visage : celui de son épouse, Elisabeth, Anne-Marie. Elle devrait normalement profiter de cette fortune. Les arbres du jardin projettent leur ombre mouvante sur les rideaux de la fenêtre. L’esquisse d’une vie matrimoniale agitée avec, au bout, la référence ôtant toute possibilité de réconciliation. « A l’heure qu’il est, j’en suis sûr en me rappelant plusieurs dates, surtout celle du 17 janvier 1877, elle sera désireuse de ne rien accepter de moi. » Ah ! Ce jour ! Antoine-Victor Bertal le porte comme une croix, une honte. Son épouse est partie, le laissant seul après une scène difficile… »

Défilé de Suzanne Salvet en 1907 (première rosière créonnaise voulue par Bertal)

(A suivre pour celles et ceux qui veulent connaître l’aventure de cette histoire hors du commun… du fondateur de la Rosière créonnaise)

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1 réponse à La journée qui fit les Rosières créonnaises (1)

  1. GARNIER dit :

    Pour compléter ce beau passage Créonnais, permets moi de te communiquer un extrait de l’excellent livre de Déborah Cohen: »La nature du peuple » (p 140 et 141)
    « C’est Madame de Genlis, élevée au milieu de ce que la société française comptait alors de mieux né et de plus opulent, qui, à la fin des années 1760, lança l’intérêt mondain pour les fêtes de la rose. Nous sommes alors dans le temps même où les élites déploraient leur ennui et imaginaient avec envie la vie du peuple comme une alternance de travaux en chansons et de fêtes champêtres. Selon le modèle approuvé, le seigneur du village ou se déroule la fête se rend chez celle des jeunes filles qu’il a choisie pour être la rosière, parmi trois proposées par l’assemblée villageoise comme particulièrement vertueuses. Recevant des mains du seigneur l’argent de sa dot, la rosière est aussi l’héroïne d’une cérémonie abondante en symbole- procession jusqu’à l’église, couronnement d’une guirlande de roses,…
    La fête sous l’impulsion des élites locales, connait des imitations un peu partout dans le nord-ouest de la France, tant elle correspond bien au désir d’une certaine lecture enthousiaste de Rousseau, adoptant son idée que « les vrais amusements sont ceux qu’on partage avec le peuple ».

    Cet esprit de la fête du citoyen de Genève correspond bien à celui que poursuit le premier citoyen de Créon.

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