Les mots croisés

L’escalade des mots devient le sport principal de la rentrée. Approximations volontaires, utilisations frauduleuses, falsifications linguistiques, détournements de sens ne sont pas punis par le code pénal. C’est certainement là un oubli de la République, car ces abus en tous genres peuvent être considérés comme des actes malveillants à l’égard du français. Les immortels qui veillent aux évolutions de cette langue qui fonde une nation devraient se réveiller et édicter des sanctions à l’égard de celles et ceux qui trompent le monde sciemment, en jouant de manière néfaste sur le sens des mots. Comme les leçons de vocabulaire n’existent plus, alors qu’elles fondaient l’essentiel du savoir et de l’intégration, il est devenu possible de tromper sans risquer le moindre démenti. Et si une voix s’élève pour dénoncer ce procédé malhonnête, elle n’a absolument aucune chance d’être entendue.
En cette toute proche rentrée des classes, il serait, par exemple, utile que les professeurs de français fassent un cours sur la « lapidation ». Il est certain qu’il n’est pas, dans notre civilisation, d’une utilisation courante, même si on oublie volontairement de rappeler que, si dans la religion catholique, on évoque le jet de la première pierre, c’est qu’il a existé une période de l’histoire durant laquelle certaines et certains avaient tendance à en jeter bien d’autres. Mais il est vrai que l’Inquisition préférait le bûcher pour les sorcières et les hérétiques, et qu’elle écartelait vivants les coupables d’une faute contraire à la morale, qu’aucun des juges inquisiteurs ne respectait !
La « lapidation » n’a rien de virtuel ou de métaphorique quand elle est présentée comme un châtiment consécutif à un jugement prononcé au nom d’un peuple non consentant et asservi. La lapidation, littéralement « tuer à coups de pierres », est une forme d’exécution capitale couramment utilisée à l’époque préchrétienne dans tout le bassin méditerranéen, et que l’Iran brandit comme une sorte de bravade à l’égard d’un occident toujours prêt à oublier que l’on pend, que l’on électrocute, qu’ on empoisonne encore, sans que personne ne songe véritablement à se mobiliser. Il y a encore peu (d’ailleurs rien ne dit qu’aujourd’hui l’abolition de la peine de mort serait possible si l’on en croit l’opinion préfabriquée des sondages) on coupait les têtes dans notre beau pays civilisé. Il existe même des représentants du Peuple qui prônent le retour à ce châtiment, au nom de l’insécurité grandissante. C’est contre toute forme de peine de mort qu’il faut lutter. Que ce soit en Iran, en Chine, aux Etats-Unis ou ailleurs, rien ne justifie que la vengeance s’exprime par un crime institutionnel. C’est là que se trouve la question fondamentale ! Personne ne devrait admettre que, justement, un tel acte barbare soir récupéré à des fins purement politiciennes.
La déclaration d’Eric Woerth, qui a affirmé subir « depuis deux, trois mois une sorte de lapidation médiatique assez impressionnante » : Le ministre du travail estime que « cet acharnement » est « fait pour tuer ». « C’est un peu une chasse à l’homme, comme il existe ici des chasses à courre. Sauf que c’est moi qui joue le rôle du cerf ». De telles déclarations auraient dû provoquer une rare violence chez les je sais tout bien pensants des médias qui comptent ! Horrible de comparer le sort d’un ministre payé 14 000 euros par mois, qui se doit d’assumer ses actes publics ou privés, et celui d’une femme suspectée d’être adultère. L’un fait cocu des millions de Françaises et de Français qu’il prend pour des veaux incapables de comprendre le véritable poids des mots.
Quelle ignominie que de considérer qu’alors qu’aucune sentence n’a été prononcée contre quiconque, que l’on est protégé par un appareil judiciaire manipulé avec habileté, que l’on bénéficie du soutien arrogant du chef de l’Etat français, que l’on reste dans les ors de la République, on se trouve dans la même situation que ces femmes et ces hommes livrés à la vindicte populaire, oubliés au fond d’une infâme geôle. Quel poids a ce mot « lapidation » dans la bouche d’un ministre français ? Quelle valeur accorder à cette sentence si elle est ridiculisée, bafouée, amoindrie, dénaturée par un nanti du suffrage universel, au pays des Droits de l’Homme ? La vie d’une mère de famille ôtée dans des conditions horribles vaut-elle le déshonneur éventuel d’avoir abusé du pouvoir temporaire que l’on vous a confié ?
L’outrance verbale qui permet de comparer un « acharnement fait pour tuer » (ces mots ont-ils un sens ?) à un acte barbare qui vise à « tuer » devrait mériter une condamnation unanime des gens qui croient aux vertus de l’expression publique ! Se comparer à un « cerf » alors que les lapidés de par le monde ont, eux, toujours été considérés comme des « serfs », et prétendre qu’il s’agit « d’une chasse à l’homme », alors que partout dans le pays il existe une « chasse aux sous-hommes », comme l’exprime Brice « Boute croix de feu », sans autant de traces suspectes accumulées (il faudra expliquer en quoi les enfants pourchassés sont responsables du sort que leur font les adultes !) constituent des approximations de langage volontaires, et donc honteuses, quand on affirme avoir un brin de sens des responsabilités. Il arrive même que dans des « chasses à courre » que connaît parfaitement bien ce « lapidé » UMP, car elles sont l’apanage de la crème de Chantilly, le cerf ait le courage de se défendre face à la meute. Il meurt toujours tué par les hommes de main des membres d’une société, à cheval sur les traditions, mais qui préfèrent laisser la sale besogne aux autres pour ne pas être éclaboussés par le sang de cette mise à mort qu’ils ont voulu et dont ils vont pourvoir se vanter. En attendant, il faut simplement espérer que Sakineh Mohammadi-Ashtiani, 43 ans, mère de deux enfants, trouve les mêmes soutiens qu’Eric Woerth, le « lapidé » qui ne souhaite pas battre en retraite, bien qu’il soit enseveli jusqu’au cou dans les sables mouvants. Il n’y a plus que BHL qui puisse le sauver, moyennant une promotion dans le Légion d’honneur !

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6 réponses à Les mots croisés

  1. Michel d'Auvergne dit :

    Une lapidation peut en cacher une autre, surtout avec la dimension que prend la vraie, les deux ont le même soutien: un opportuniste.

  2. Jipef dit :

    Et ça continue
    Ce soir, Fillon a parlé  » de tir à vue sur Sarkozy ».
    Ils sont si mal en point que, perdu pour perdu, ils veulent carrément la guerre !

  3. Christian Coulais dit :

    Mais il n’y a pas que la politique qui use et abuse des écarts de langage, le sport aussi ! Ecoutez-les journalistes sportifs, surtout en sport d’équipe. Puisque c’est bien une représentation minimaliste de la guerre, le sport !
    Ils ont perdus, on a gagné…
    Je crois surtout que nous avons les sportifs et les politiques que l’on mérite. Glorifiés par le peuple pour les premiers, élus par le peuple pour les deuxièmes.

  4. Alain.e dit :

    Ce pauvre Eric Woerth, il a pourtant fait de grandes études et il s’ exprime comme le dernier des péquenots.(pas gentil de ma part pour les paysans de les comparer à Woerth)
    Oui les mots ont un sens, et il y a faute à les utiliser à tort et à travers.
    C est comme lors d’ une grève ou l’ on nous sort le fameux « usagers pris en otages » ,mais assez de formules lapidaires pour aujourd’hui !!!!

  5. Alain.e dit :

    PS, j’oubliais, merci à JMD de continuer à ne pas augmenter la diminution de ses chroniques.
    En ces temps de restriction générale,il serait dommage de perdre en plus les bons mots de JMD.

  6. PIETRI Annie dit :

    Trop rares sont ceux qui donnent aux mots leur véritable sens…De nos jours, on s’attache plus à la sonorité, à l’apparence du mot qu’a son sens profond…Que Woerth prétende être soumis à une lapidation, c’est parfaitement dérisoire….et combien d’autres mots, destinés à frapper les esprits, sont lancés à tort et à travers par nos gouvernants, pour frapper l’imagination de ceux qui les écoutent. Posons nous la question de savoir quelle
    est l’étendue du vocabulaire utilisé (et connu?)par ces messieurs, et vous constaterez qu’elle est très limitée ! Ecoutez les discours de Estrosi, de Nadine Morano, et de quelques autres, et vous verrez que le nombre de mots utilisés est très limité, et qui plus est, que ces mots sont souvent utilisés avec un sens non approprié…Que de barbarismes, que de sollécismes, de la part de gens qui se considèrent comme des modèles…..J’ai même entendu de graves fautes de français dans la bouche du ministre de l’éducation nationale, ce qui, convenons-en, est un comble !!!

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