Un référendum pour soulager le Sénat

Le général de Gaulle a chuté partiellement dans sa vie politique sur une tentative de destruction de cette docte assemblée qu’est le Sénat, qui ne lui était pourtant pas d’une hostilité résolue. En voyage officiel en Bretagne, de Gaulle attirait partout des foules toujours imposantes, malgré quelques cris hostiles organisés à Rennes et Brest notamment. A Quimper, le 2 février 1969, créant la surprise, il annonce qu’un référendum sur la réforme des régions et la transformation du… Sénat aura lieu au printemps. La popularité du Général est au beau fixe, mais la double question posée par ce référendum ne suscitait pas un véritable intérêt dans le pays. A l’Elysée, l’entourage même du président de la République avait tout fait pour dissuader le Général de s’engager dans cette direction que rien n’imposait. Mais de Gaulle avait tranché. Il ne reviendra pas sur sa décision.
Très vite, les oppositions se manifestèrent. Le président du MRP Jean Lecanuet révélait le premier qu’il voterait « non ». Un peu plus tard, Valéry Giscard d’Estaing faisait de même. Le Conseil d’Etat avait condamné le recours à la procédure du référendum. Le général de Gaulle mettait tout son poids dans la balance. Le 10 avril, lors d’une allocution télévisée, il prévenait qu’une réponse négative signifierait son départ. La politique de la France ne se ferait pas contre son peuple. Drôle de souvenir pour moi, qui votait pour l’une des toutes premières fois de ma vie citoyenne.
Le 27 avril, le verdict tombait : le non l’emportait avec 52,41 % des voix. Le pays parut interloqué par son audace : il avait chassé de Gaulle, qui avait résisté à mai 68 et qui tombait pour avoir voulu faire disparaitre les « sages » du Palais du Luxembourg. Est-ce si sûr ? Dans « Le Monde », Hubert Beuve-Méry y voyait « une sorte de suicide politique, par un coup de roulette russe » alors que bien d’autres pensaient que de Gaulle avait voulu seulement éliminer une institution qui pouvait lui causer du souci. Le 28 avril, le « Général », dans un communiqué expédié de Colombey les Deux Églises se retirait, sentant la fin venir.
Il y a fort à parier que le Chef de l’Etat français actuel va éprouver un certain ressentiment contre les « sages du Palais du Luxembourg » qui, dans un an, se retrouveront devant leurs grandes électrices et leurs grands électeurs. Les sénatrices et les sénateurs vont en effet se retrouver sous les feux des caméras, puisque ce sont eux qui doivent « avaler » les couleuvres de la réforme des retraites. Une situation totalement imprévue, car depuis des années ils n’avaient jamais eu la primauté d’intervenir dans un débat de société de cette importance. Si l’on se réfère à l’histoire récente, ils avaient, par exemple, légèrement revu le texte sur la réforme des collectivités territoriales, avant de voir leurs amendements laminés dans l’enceinte d’une assemblée nationale bleu élyséen !
L’extraordinaire paradoxe du système français, c’est que les sénateurs qui ne doivent aucun compte aux millions de manifestants, puisque non redevables vis-à-vis d’eux de leur position, vont devenir les chevaliers blancs des retraites ! Alors que 59 % des sénateurs ont plus de 60 ans, et que la moyenne se situe à 62 (drôle de hasard !), on va faire confiance à Serge Dassault, « ouvrier » s’il en est, de défendre la clause de pénibilité à 83 ans bien sonnés ! Lui, au moins, il sait ce que c’est que bosser dans une usine ! En fait, l’astuce repose sur une habileté tactique visant à ne pas « exposer » à la vindicte populaire les… députés qui eux, doivent des comptes dans leur circonscription. Les faiblesses du nouveau texte, les mesures iniques qui se préparent, le soin de refuser les modifications syndicales sont donc dévolues aux pensionnaires du Palais du Luxembourg qui n’auront pas peur d’être réveillés au petit matin par une manifestation de salariés mécontents. La moitié d’entre eux sera renouvelable en 2011 et pour être désignés et sauver leur fauteuil, les UMP ont intérêt à ne pas faire trop de zèle… d’autant que toutes les prévisions annoncent un basculement de la majorité sénatoriale et entre une et dix voix d’avance pour l’opposition actuelle.
Le débat qui va s’ouvrir sera également très intéressant sur l’avenir des centristes « bayrouiste ». Ce sont eux qui peuvent, dans le groupe charnière d’une trentaine de parlementaires méli-mélo, faire et défaire les majorités… il sera facile de constater le courage du Modem sur un sujet concret. Il ne s’agit plus pour eux de clamer « retenez-nous ou on fait un malheur ! » mais d’appliquer les propos de leur mentor béarnais qui a déclaré : « le plan n’est pas convaincant en matière de ressources nouvelles », « les prélèvements sur les revenus du capital sont à peine esquissés »… Aussitôt, Fillon et Copé ont embrayé pour tenter d’éteindre l’incendie qui menace, en se répandant tout ce week-end sur la suppression plausible du bouclier fiscal et de l’ISF (il ne faut trop affoler les amis du Président) afin de mettre du baume au cœur sur les plaies causées par une réforme profondément injuste ! Le Sénat va jouer le rôle d’étouffoir, afin que durant quelques jours on puisse oublier l’essentiel : on a voté pour ou contre un texte abscons, inutile, destructeur, qui s’intitulait « Traité constitutionnel européen », dont on voit chaque jour les effets néfastes ! Il concernait beaucoup moins l’avenir que celui qui sera débattu sous les ors du Palais du Luxembourg. Chiche! demandons un référendum sur les retraites : députés et sénateurs UMP y gagneraient du temps et nous redeviendrions des citoyens. De Gaulle l’avait bien fait !

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