Parce que ce n'était pas lui… et pas moi!

Difficile de savoir ce qu’est véritablement l’amitié car il n’existe pas de possibilités matérielles d’en mesurer l’intensité. Ce n’est qu’une affaire d’appréciation personnelle que l’on peut résumer par ce constat de Michel de Montaigne parlant de ses liens avec La Boétie : « Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel, qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui ; parce que c’était moi. » C’est resté une référence en matière d’analyse, et je partage de plus en plus ce constat d’une explication qui n’en est pas une. Dans la société actuelle, la notion d’amitié n’a plus du tout les mêmes racines; l’individualisme prend le pas sur toutes les autres considérations. Il faut être extrêmement attentif pour ne pas se laisser entrainer par la facilité consistant à croire que la familiarité qui s’installe autour des personnes ayant un pouvoir, aussi modeste soit-il, est une marque d’amitié. Justement, il faut des circonstances particulières pour apprécier ces situations durant lesquelles le bal des apparences éclipse toute sincérité.
D’abord, les absences dans des moments importants constituent souvent un signe révélateur de la durabilité d’une amitié. Paradoxalement, ce n’est jamais dans des circonstances douloureuses que l’on doit juger de la véracité d’un engagement amical, puisque dans ces moments-là, elle devient inévitable. On ne peut déroger aux convenances en venant au secours de son alter-ego en difficulté. Il ne s’agit plus nécessairement d’amitié mais de solidarité. Répondre aux convenances n’a jamais constitué une marque incontestable de partage de la vie. En fait, je demeure persuadé que ce n’est que dans les moments futiles, inutiles, sans intérêt que l’on est en mesure de compter ses vrais amis. Il faut justement qu’il n’y ait aucune possibilité de jugement de valeur, aucun processus de reconnaissance sociale, aucune obligation institutionnelle. L’amitié se construit sur l’humour, la futilité, sur l’éphémère, sur le partage de moments superficiels dans lequel aucun des deux ne peut espérer recevoir plus qu’il ne donne. La rencontre inutile est indispensable au maintien de relations de confiance ne reposant pas sur des positions stéréotypées.
En politique, par exemple, les amitiés réelles n’existent guère, car il s’agit souvent d’alliances plus ou moins durables qui ne résistent pas aux pressions extérieures. Le plus souvent, les personnalités importantes accordent des gestes que l’entourage prend facilement pour des marques de confiance amicales alors qu’il ne s’agit que de moyens artificiels d’apaiser des tentatives de séduction intéressées. Il n’y a aucune profondeur dans ces liaisons, car d’un coté on hésite à s’engager, et de l’autre on se sent frustré par des positions méfiantes. L’engagement politique devient le plus sûr moyen de briser des relations antérieures. Inutile d’espérer construire dans un parcours vers le pouvoir des amitiés profondes si elles n’existaient pas dans des parcours sans enjeux réels. Il est quasiment impossible de connaître le degré d’une amitié supposée. Je me sens toujours mal à l’aise, la « glace » me renvoie des images dont je doute. Il semble souvent que l’amitié soit circonstancielle, éphémère et pour tout dire… intéressée. Je suis souvent désarmé, désorienté, désabusé par ces limites de la crédibilité des paroles ou des actes de celles et ceux que je côtoie dans cette sphère où les Talleyrand sont plus nombreux que les Montaigne.
La nouvelle donne d’internet a totalement banalisé cette notion d’amitié. Les fameux réseaux sociaux jouent sur les mots en confondant « amis », « connaissances », « partenaires », « rencontres », dévaluant ainsi la réalité des liens. En fait, ce n’est que du relationnel dématérialisé, pouvant à la longue se transformer en partage momentané de centres d’intérêt, mais en aucune manière remplacer le contact direct. Les bavardages calibrés, les échanges distants et de rares commentaires ne sauraient constituer les fondements d’une véritable amitié. Il devient assez cocasse de tisser des immenses « toiles » dans lesquelles viennent s’agglutiner des centaines de noms dont vous n’entendez que rarement parler et même parfois absolument jamais parler. Certes, il est devenu possible d’avoir des milliers d’amis virtuels et aucun(e) ami(e) réel (le) susceptible de s’extraire des convenances pour venir partager l’inutilité d’une conversation ou d’un échange direct. D’ailleurs, toutes les invitations expédiées via internet tombent à plat, et ne concernent véritablement pas celles et ceux qui les reçoivent. Les « désillusions » s’amoncellent, puisque la majorité a une excuse : je n’ai pas reçu votre mail !
L’amitié devient une denrée rare dans une société du profit et de la rentabilité. Il y a de plus en plus de calculs derrière chaque prise de position, et la suspicion s’installe. Traverser toute une vie avec les mêmes membres d’une caravane de gens auxquels on peut prêter sa gourde d’eau de vie sans risques relève du mirage. Il faut ne pas avoir de gourde, ne pas parcourir de désert, avoir de l’eau à profusion et ne pas se faire d’illusion sur le voyage. C’est plus facile, plus sûr et moins décevant.

Ce contenu a été publié dans pARLER SOCIETE. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Parce que ce n'était pas lui… et pas moi!

  1. GARNIER dit :

    Pour ma part je pense qu’il faut savoir, au départ, donner sans compter. Pour ne jamais être déçu, je place mon idéal au dessus des hommes que je rencontre et qui sont censés le partager. S’ils ne donnent pas le retour, s’ils « sucent la roue » comme tu pourrais le dire en matière de cyclisme, c’est qu’ils ne sont pas en capacité de donner. Soit parce qu’ils ne savent pas et qu’ils consomment la vie comme un canard gras attend sa dose de maïs concassé, soit qu’ils se placent dans la sphère des profiteurs égoïstes, en calculant le rapport qu’ils peuvent retirer d’une rencontre. Faut-il pour autant changer d’attitude ? Ils sont mes amis ou ne le sont pas, parce que, comme dit très justement Montaigne, c’étaient eux et que c’était moi.

  2. J.J. dit :

    «  » »Paradoxalement, ce n’est jamais dans des circonstances douloureuses que l’on doit juger de la véracité d’un engagement amical, puisque dans ces moments-là, elle devient inévitable. On ne peut déroger aux convenances en venant au secours de son alter-ego en difficulté. » » » » »

    Mais quand dans ces moments là, justement, ceux que l’on croyait des amis vous font défaut, le tri est « drastique » et douloureux.

    ….Que sont mes amis devenus,
    Que j’avais de si près tenus,
    Et tant aimé ?
    Ce sont amis que vent emporte,
    Et il ventait devant ma porte,
    Les emporta…..

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.