La culture comme bouée identitaire

La culture perd pied peu à peu dans une société française marquée par l’efficacité, les ratios et le profit. Lentement, on perçoit que les restrictions budgétaires seront effectuées sur le dos de ce que l’on considère comme inutile ou superflu. Les budgets se restreignent, quand ils ne disparaissent pas, puisque l’opinion dominante ne perçoit jamais l’importance des activités créatrices dans un monde où la souffrance vient essentiellement de l’absence de moyens matériels pour accéder au bonheur de la consommation effrénée. Au Québec, soit pour exorciser la tentation permanente de reproduire le modèle de l’oncle Sam, soit par volonté farouche d’exister avec sa propre identité, la société reste attachée à ce qui constitue une part de sa richesse : la culture. Elle a encore la volonté de la préserver, car elle a conscience des enjeux réels.
Montréal aménage, par exemple, un pan entier de son centre moderne autour de la « place des Arts ». Un chantier gigantesque, qui va de la restructuration de tous les espaces publics de la rue Sainte Catherine, afin de favoriser l’expression publique, à la construction d’une salle de spectacle gigantesque (opéra) et à des aménagements comme la promenade des artistes, le parterre, la place Clark qui placeront l’activité artistique au cœur de la vie quotidienne. Ce vaste programme, financé dans le cadre du plan de relance, associe bien évidemment toutes les collectivités à l’état fédéral, afin (et les pancartes le clament) de maintenir l’emploi. Impressionnant pour un élu local, qui constate que partout (jardin botanique, musées…) cette chaîne « culture-investissements-économie-emplois » déferle sur les grandes métropoles. Quand en France tout est fait pour casser les structures publiques pouvant justement donner du travail par la création d’équipements structurants autres que des LGV, des autoroutes, des ponts, au Québec, on laisse le réseau routier s’user (rues et trottoirs de Montréal ne semblent pas être la priorité municipale) et on table sur une toute autre approche sociale. L’art est omniprésent dans la cité, au sens générique de ce terme. L’automobile arrive loin derrière. Il semble que le gouvernement actuel ait choisi de soutenir les investissements publics locaux plutôt que de restreindre les moyens qui permettraient de le faire.
Dans le vieux Montréal, comme dans le vieux Québec, on rencontre des dizaines de galeries présentant des milliers de tableaux de tous les styles. Un foisonnement de propositions, émanant d’artistes de tout le pays. Sur tous les pans de murs disponibles, les fresques s’exhibent et les tagueurs ont leur place. On se sent véritablement dans une autre dimension pour les créateurs, sans être naïf au point de penser que c’est facile de vivre ici de son art. Les Inuits ont leurs lieux labellisés d’exposition autour de la sculpture et du travail exigeant des pierres semi précieuses ou des… vertèbres de baleines. Il leur faut exister par leur capacité à maintenir une présence culturelle forte, sans pour autant verser dans la standardisation industrielle de leurs productions, comme c’est, semble-t-il, le cas pour les Indiens dont les productions perdent peu à peu de leur authenticité. Les débats, dans la presse, portent sur justement la suppression des aides à la création artistique, ou, à la suite de la mort de trois tagueurs impénitents fauchés par un train, sur la nécessité de faire une place à cet art sur les murs de la ville de Montréal.
L’éducation et la culture sont au cœur de la vie politique, avec des rapports cinglants de juges sur, par exemple, l’absence de bilinguisme réel dans les actes gouvernementaux. La langue reste, en effet, le véhicule clé de l’identité du Québec avec justement toutes ses déclinaisons culturelles que peuvent être la littérature ou la chanson. La vénération générale pour Céline Dion ne repose pas nécessairement sur ses talents de chanteuse, mais sur le fait que ce soit une francophone qui ait pris la place de première artiste du pays reconnue aux États-Unis. Il y a une forme d’orgueil identitaire dans cette appréciation populaire, plus qu’une reconnaissance réelle de ses prouesses vocales. Les québécois sont très vexés, collectivement, des moqueries venant de France, de ces « cousins » qui n’ont pas compris combien, quand on est « assiégé » culturellement, il est indispensable d’avoir une Jeanne d’Arc pour mener le combat. Ils se raccrochent donc à elle, car jusqu’à présent leurs artistes (Leclerc, Charlebois, Dumont, Lemay…) avaient eu seulement une reconnaissance francophone, certes appréciée, mais très différente de celle de l’idole actuelle.
Le combat que doivent mener les enseignants, les éducateurs, les artistes, les organisateurs, n’est pas, loin s’en faut, facile dans le contexte actuel. Il n’y a de ce point de vue aucune véritable différence avec le vieux continent, en proie à une crise sociale plus forte que celle ressentie au Québec. Ils ont néanmoins un atout considérable que n’a pas le milieu culturel français : une conscience collective qui fait que personne ne considère comme inutile ce qui relève de la création, car c’est une bouée de sauvetage pour ne pas être englouti par le torrent anglo-saxon. Ils savent fort bien que ce sont eux les véritables garants de l’identité québécoise et pas les acteurs économiques, les banquiers, les entrepreneurs, les immigrants, en majorité porteurs de leur propre vécu culturel, et venant uniquement pour des raisons matérielles. Le maintien d’un foyer de création dynamique, original, revendicatif, devient donc primordial. Mais jusqu’à quand ? C’est la seule question… à se poser.

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1 réponse à La culture comme bouée identitaire

  1. Dany Dutheil dit :

    Il y a une autre création québécoise que nous essayons de promouvoir, ramené par Pierre Martineau, québécois venu se fixer chez nous (à Cambes) et trop tôt disparu. C’est le théatre d’improvisation et les matchs d’improvisation théâtrale crées au Québec en 77. Ces matchs, réunissant deux équipes de six jou(t)eurs improvisant sur des thèmes inconnus d’eux après 20 secondes de réflexion, exigent réactivité, imaginaire, écoute, travail d’équipe, humilité et prise de risque…J’essaie de mettre en place des ateliers de pratique de l’impro dans les lycées, MJC, dans des communes…Mais il n’y a pas de fric pour ça. Juste pour le foot, ce sport dont je n’observe que les dérives nationalistes et aucune des vraies valeurs sportives qu’il devrait porter !

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