Les limites de la compassion

Le lycée Toulouse Lautrec est au cœur de Bordeaux, à quelques centaines de mètres de la préfecture, du Rectorat et encore plus près de l’Hôtel de Région. Il n’est absolument pas réputé comme difficile même si certaines filières ne débouchent pas sur des perspectives évidentes pour l’emploi. Depuis le début de la matinée, cet établissement, orienté en partie vers les professions artistiques, est en émoi. Un lycéen de 18 ans, en classe de première, s’est aspergé de ce produit inflammable, l’acétone, dans un des couloirs du premier étage durant un intercours, avant de s’immoler. « Certains de ses camarades ont assisté à tout ou partie de la scène », a déclaré le proviseur de l’établissement, qui a souligné le « comportement héroïque d’une élève d’une classe de formation aux carrières sanitaires et sociales, formée au secourisme, qui a enveloppé la victime d’un couverture ». Il disait ne pas s’expliquer, à ce stade, les motivations de ce terrible geste: « Quelques camarades m’ont fait part du fait qu’il avait des soucis. Il y a quelques jours, j’avais réuni une cellule de veille et rien de spécifique n’avait été mis en avant. Nous ne nous attendions pas à un tel geste. Nous sommes tous très choqués »… Compréhensible de la part d’une communauté éducative confrontée chaque jour à des difficultés croissantes, et qui n’a plus le temps de se pencher sur la situation psychologique des jeunes. Ici, on est dans le triptyque : travail, discipline, savoir, qui convient parfaitement à la classe dirigeante. Comme l’expliquera doctement, dans son prochain entretien, le Chef de l’Etat français à David Pujadas, cette star du journalisme d’investigation et à Claire Chazal la potiche des salons cossus, il faut savoir hiérarchiser l’information. Plus de faits divers en début de JT, et seulement les déplacements présidentiels ou ministériels qui sont, eux, porteurs d’espoir. Or, à Toulouse Lautrec, on est dans le désespoir le plus profond.
Il se trouve que dans ma vie personnelle j’ai été confronté à cette situation, puisqu’une jolie nièce, exceptionnellement intelligente, s’est pendue après s’être ouvert les veines, alors qu’elle était au faîte de la réussite scolaire. Personne ne peut effacer l’effroyable sentiment de culpabilité qui envahit l’esprit de toutes celles et tous ceux qui ont côtoyé une « victime » d’une douleur insupportable, la poussant vers cette sortie de la vie. Avec 1 000 décès par an, le suicide est, derrière les accidents de la route, la seconde cause de mortalité chez les adolescents. Selon une étude de l’INSERM, 8% des filles et 5% des garçons font une tentative de suicide à l’adolescence. On compte environ un décès pour 80 tentatives. Chez les garçons, la mortalité est deux fois plus importante : ils choisissent, dans la grande majorité des cas, des moyens plus violents et radicaux, comme la pendaison ou les armes à feu. Les filles privilégient les intoxications médicamenteuses ou la phlébotomie (elles se coupent les veines), mais les dégâts sont les mêmes. Hier, le suicide de ce jeune lycéen a soudain remis dans l’actualité une réalité que les Maires qui sont en prise directe avec la population connaissent bien, mais qui reste la plupart du temps dans le secret des familles. Là, ce pauvre garçon ne pourra échapper à une médiatisation exceptionnelle de son geste, et lui qui est entre la vie et la mort, est devenu « culpabilisateur » pour toutes les « autorités » extérieures.
Un avion du GLAM a, par exemple, été précipitamment affrété pour que le Ministre de l’Education nationale descende sur Bordeaux vers 20 h 30. Ayant appris cet « acte de désespoir » avec « une profonde émotion », il « s’associe à la douleur de la famille et partage la stupeur et la tristesse de l’ensemble des personnels et des élèves du lycée ». Il « tient à saluer tout particulièrement le courage de la jeune lycéenne qui a porté secours à son camarade » et il vient dans ce lycée « pour s’entretenir avec la communauté éducative et les membres de la cellule psychologique » mise en place à la suite du drame. Il se trouve que, vers 18 h 30, il était au Sénat pour s’expliquer sur la non-formation des enseignants expédiés au front pédagogique (remarquable magazine investigations à voir à ce sujet sur Canal +). Dans le groupe qui l’auditionne, une voix s’élève pour vertement critiquer le désastre que représentait cette décision. Françoise Cartron, Sénatrice de la Gironde, membre de la commission de la culture, de l’éducation et de la communication a été durant trois décennies institutrice d’école maternelle sur la zone délicate de Lormont dans la banlieue bordelaise. Elle connaît ce dont elle parle… mais elle déplait profondément au Ministre. Comme dans le même temps, le Préfet de la Gironde l’informe du déplacement ministériel, et lui demande de venir, elle répond qu’elle rentrera trop tard pour être présente. Qu’à cela ne tienne répond le Préfet : « demandez à Monsieur le Ministre de rentrer avec lui dans l’avion du GLAM ». Elle hésite, puis à la fin de l’audition se rend vers Luc Chatel en lui présentant la demande du Préfet. « Ah !… je crois que ce n’est pas possible car c’est un petit avion et je déplace mon cabinet. Je vais voir, attendez ! ». Luc Chatel s’éloigne descend les marches et s’éclipse à toutes jambes pour filer vers le lieu du drame. La compassion ne se partage pas devant les caméras, ou peut-être que la vengeance est un plat qui se mange chaud ! Même le préfet n’en est pas encore revenu.
J’oubliais un détail, c’est sous la vice-présidence à l’éducation, au Conseil régional d’Aquitaine, de Françoise Cartron, que le lycée Toulouse Lautrec a été construit et développé… Pauvre jeune homme, pourvu qu’il s’en sorte et qu’il ne sache jamais rien de tout ce qui ce sera passé autour de son geste désespéré.

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

8 réponses à Les limites de la compassion

  1. H Fossat dit :

    Ce drame est dû essentiellement à des directives européennes qui,
    nous le savons tous, démantèlent l’éducation nationale et les services
    publics, pour lesquelles 55% des français(es) se sont
    prononcés(es)contre et qui du jour au lendemain sont revenues à
    l’ordre du jour par voie parlementaire… comprenne qui peut ou qui
    veut! Les élus locaux ont et jouent un rôle peut -être exemplaire mais
    ils sont comme nous tous inféodés au fait que le TCE a été refusé par
    la grande majorité des français et continue à faire des ravages chez
    nos concitoyens(es) et les jeunes en particulier. Certes humainement
    c’est hyper douloureux(et je suis particulièrement touchée) mais
    l’acceptation de ces normes européennes creuse de manière cruciale
    les différences entre les citoyens(es). Combien faudra t-il de morts
    pour qu’une prise de conscience collective de toute la gauche de
    combat enraye le processus de ces institutions iniques???

  2. gueurlet dit :

    Comment devant de tels faits pratiquer la manipulation médiatique mais aussi tout à coup imputer aux normes européennes, les mal être ressentis par nos enfants? J’en suis atterré!
    Ce n’est pas le seul système éducatif, ses modalités d’organisation, les missions qui lui sont donnés qui est en cause, mais la fonction éducative de la Société, de la famille qui ne sont plus valorisés. Le raccourci de H FOSSAT me fait mal car il établit à mon sens, une causalité manicchéenne qui me semble conforter une « dé responsabilité » citoyenne, de l’Etat et du politique français. Pratiquant l’Europe, il apparait que les modalités éducatives sont fort diverses, et que c’est avant tout une certaine traduction française actuelle qui est en cause.

  3. Je ne connais pas les raisons de ce jeune homme, mais peut on décemment politiser son geste? Qu’un enfant soit amené à une telle horreur pour que l’on intervienne, ça me désespère.

  4. maulin dit :

    En ce qui me concerne: C’est quoi 1000 suicides par an sur 66 millions d’êtres humains que compte notre territoire en %? Alors aprés on peut toujours analyser à sa manière comment on perçois un tel acte. Mais de là, à en faire la relation, de tous les suicides avec L’UE « comme je viens de lire », j’avoue que je n’y avait pas pensé. J’ai eu dans ma famille un suicide d’une niéce de 20 an et là, rien avoir avec L’UE, c’était du manque d’affection de ses parents qui eux avaient fait le choix du bien vivre(égoïstement), que d’apporter l’amour que l’on doit (théoriquement) à sa procréation. Mais est-ce que dans le choix de cette société , où il n’y a que la consommation, et pognon qui prime, l’amour de son prochain existe encore???? Alors,pourquoi tout ce tapage médiatique sur ce cas? « Je me pose la question ». Et malheureusement, pour diverses raisons, demain il y aura d’autres suicides. Parce que, c’est comme ça.

  5. Annie PIETRI dit :

    Entièrement d’accord avec « Gueurlet ». Pour ma part, je ne vois pas très bien le rapport entre l’acte de désespoir d’un adolescent et l’Union Européenne….si ce n’est un rapport très lointain ! Ce qui m’interpelle , c’est le désespoir de ce jeune, la douleur que doivent éprouver ses parents, et la souffrance de ses camarades et de ses professeurs. Et ce qui me révolte, c’est le spectacle de ces charognards qui, après avoir tout fait pour détruire le système éducatif français, viennent étaler devant les caméras une compassion de façade ! Leur démarche est suffisamment politicienne pour que nous n’y mélions pas notre rancoeur à l’égard de l’Europe.

  6. bourbon dit :

    et la famille, et les parents ?

  7. Michel d'Auvergne dit :

    1000 suicides par an c’est déjà 1000 de trop, c’est un domaine dans lequel vouloir fixer un seuil relève de la cupidité, de plus le chiffre est totalement eronné puisqu’en 2005 on relève déjà 10713 suicides et 195000 hospitalisations liées à des tentatives, (source:INSERM) c’est un phénomène social, au vu du nombre de gens touchés (famille, amis, relations…) qui vaut plus qu’un raisonnement fataliste à l’emporte-pièce et que la déshumanisation galopante de notre société ne fera qu’amplifier.
    Notre système éducatif, le « mammouth » comme éructait Allègre est discrédité par ceux-là même qui devraient en assurer la pérennité, c’est Annie qui a raison quand elle écrit:  » Et ce qui me révolte, c’est le spectacle de ces charognards qui, après avoir tout fait pour détruire le système éducatif français, viennent étaler devant les caméras une compassion de façade ! Leur démarche est suffisamment politicienne pour que nous n’y mélions pas notre rancoeur à l’égard de l’Europe. »

  8. sylvie dit :

    Merci JMD, ainsi que H.Fossat et Michel d’Auvergne pour votre « Lucidité ». Entre vos deux commentaires, j’ai eu peur que le bateau coule…

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.