Quand Cantona touche au but

Il existe des formes de protestations beaucoup plus efficaces que les manifestations qui génèrent ces ridicules confrontations d’évaluation entre le gouvernement et les organisateurs. Nos sociétés les utilisent pourtant fort peu, car elles nécessitent une autodiscipline qui relève de la responsabilité, de l’autonomie et de la durabilité de l’engagement. Il vaut mieux parfois se donner bonne conscience en étalant au grand jour son esprit de contestation et plier en douce dans son intimité. L’un des axes inutilisés dans cette société du profit teste celui qui consiste à retourner le profit contre celui qui cherche à en imposer la loi. C’est le cas pour le boycott, qui est le choix de ne pas acheter des produits, ou de refuser une action dictée par l’opinion dominante exploitée dont les conditions de production ne sont pas jugées en accord avec les principes sociaux ou moraux de la République.
L’origine du terme vient du nom de Charles Cunningham Boycott qui, au XIXème siècle, exerçait les fonctions d’intendant d’un riche propriétaire terrien irlandais. Il traitait très mal les fermiers, et subit un blocus de leur part. Le mot « boycottage » fit son entrée en France en 1881, mais il n’a jamais véritablement était utilisé. Le tempérament français, vociférateur et exubérant, s’accommode mal de cette action souterraine, discrète et modeste. Or il est certain que ses effets seraient beaucoup plus forts que n’importe quelle journée de grève. Il suffirait d’une solidarité entre individus, derrière un mot d’ordre collectif, pour que l’on obtienne satisfaction sans toucher (au contraire) aux conditions matérielles de vie.
Le phénomène du boycott augmente pourtant dans le monde anglo-saxon, du fait de l’évolution des consciences et des nouvelles facilités de communication. Jusqu’ici, on se rassurait en pensant qu’il s’agissait uniquement d’un réflexe réservé aux pays, focalisé sur l’économie, alors qu’il faudrait en faire une arme citoyenne. Le citoyen a perdu totalement conscience du pouvoir de son bulletin de vote, et il renonce à cette « arme », que l’on a rendu inoffensive en rayant du vocabulaire médiatique le mot « politique ». Il faut donc ramener le consommateur ou la consommatrice vers une prise de conscience de sa « puissance » qui consiste, par un acte souvent irréfléchi, à enrichir celui qui va l’exploiter. Nous avons tous une arme redoutable : acheter ou ne pas acheter, faire confiance ou refuser la confiance, être présent ou absent.
Quand l’électrice ou l’électeur refuse de combattre par son vote, il verse souvent dans l’indifférence aux appels au boycott. Grâce à Internet, des consommateurs sensibilisés à certaines causes peuvent désormais se relier et partager un même mot d’ordre face à la même marque, et ceci, d’un bout à l’autre du globe. Cela se vérifie aux États-Unis, où le boycott fait partie de la culture économique, mais aussi en Asie, où ce phénomène connaît beaucoup de succès, et même en France, où 70 % des consommateurs se disent prêts à participer à des campagnes de boycott, alors que chez nous, elles ne percent pas, faute de mobilisation suffisante. Le boycott deviendra pourtant un mode de protestation assez adapté à quelques tendances de notre société actuelle : individualiste mais solidaire ! Cantona vient justement de mettre le doigt là où ça fait mal. L’appel de l’ancienne star du football à vider son compte bancaire, massivement relayé sur Facebook et YouTube commence à faire peur. La date du 7 décembre est fixée. C’est le « buzz » du moment. Ils sont des milliers à vouloir participer à ce que « King Eric  » appelle la «révolution pacifique». Elle est dirigée vers les banques, responsables indiscutables des éléments fondateurs de la crise sociale actuelle. Toute la semaine, la faillite irlandaise, puis celle en cascade, sur plusieurs années, du Portugal et de l’Espagne, ont une nouvelle fois obligé les contribuables, via les budgets des Etats et de l’Europe, à mettre la main à la poche. Ces mêmes contribuables, qui se font tancer pour un découvert anodin, qui se font racketter par des frais prohibitifs, qui se voient refuser des crédits indispensables en raison de… la fragilité de leurs revenus. Eric Cantona a été plus efficace que tous les partis politiques réunis et tous les militants d’Attac, en invitant le plus grand nombre de possesseurs d’un compte à retirer l’intégralité de son argent sur ses comptes bancaires, précisément le vendredi 7 décembre prochain. «S’il y a 20 millions de gens qui retirent leur argent, le système s’écroule (…). La révolution se fait par les banques», a lancé l’ancienne star du football dans une vidéo datant du 8 octobre, visionnée par plusieurs centaines de milliers d’internautes. Quelle leçon ce serait pour ce gouvernement, complice de tout ce qui profite en dormant.
La même procédure pourrait être utilisée contre la télévision qui triche avec la vérité et qui, justement, a oublié d’inviter Eric Cantona. Son initiative est sortie des frontières de l’hexagone. En Belgique, on annonce environ 15.000 belges qui videront leurs comptes, et tout à coup, la démarche est prise au sérieux. La fédération belge du secteur financier, Febelfin, est venue réagir dans les colonnes des journaux Het Nieuwsblad et De Standaard. «Cette action peut déstabiliser notre fragile système financier « , a averti Michel Vermaerke, administrateur délégué de Febelfin. Et d’ajouter, «certaines institutions bancaires en Belgique ont dû être sauvées par le gouvernement en raison des conséquences de la crise du crédit. Un tel sauvetage ne doit pas être réitéré, car il est très coûteux.» Gonflé le mec ! Qui avait provoqué la « crise du crédit ». J’espère qu’il parle de Dexia !
« Nous sommes surtout conscients des conséquences que le système financier, mondialisé, dérégulé et incontrôlable a sur nos emplois, nos santés, notre éducation, nos pensions, nos industries, notre environnement, notre avenir, notre dignité, la dignité des citoyens des pays que ce système a asservis par des dettes qu’ils ne pourront jamais rembourser, pour mieux s’approprier leurs ressources. C’est le sort qui attend les citoyens occidentaux si nous ne nous prenons pas en main» a répliqué l’instigatrice du mouvement belge. Elle devrait faire de la politique !

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3 réponses à Quand Cantona touche au but

  1. Michel d'Auvergne dit :

    Séguala (Jacques de son prénom) l’a dit : « le Net est la plus grande saloperie qu’aient jamais inventé les hommes (…..) ».(les autres le pensent auusi.) Sans le Net, mis en place grâce aux capitaux du libéralisme pour l’ouverture de marchés et pas spécialement pour les libertés individuelles, c’est un pan de l’économie qui sombre, c’est pourquoi on ne peut pas fermer le Net comme ça… Et ça fait très peur à Séguala, (et aux autres) car même avec deux Rollex à chaque bras le roi de la « com » s’aperçoit qu’il est dépassé (et les autres heureux possesseurs de Rollex aussi d’ailleurs.) et que le péquin avec, pour les moins paupérisés par la sarkozie, sa tocante du « Manège à bijoux Leclerc » son clavier et son écran dispose en effet de moyens énormes de pression, il suffira d’un pari réussi… Le système bancaire ne sombrera pas, pas tout de suite du moins, car gageons qu’il sera réactif ! Cantonna s’est-il inspiré de Gandhi partisan de la désobéissance passive et du boycott de l’impôt ? L’idée n’est pas nouvelle, mais il manquait les moyens de la mise en œuvre.

  2. Christian Coulais dit :

    Quidam ou Cantona, même combat ?
    Dans plusieurs manifestations contre la réforme des retraites à Bordeaux, j’ai vu – photographie à l’appui – un quidam qui avait écrit sur un petit bout de carton sous un drapeau rouge fait maison « 6 déc. 2010 vide ta banque » et pour être plus précis, dessous, sur un autre carton était écrit « nouvel ordre mondial de merde ».
    Mais M. Cantona est une bien meilleure montagne à cet écho.
    Concernant la manifestation de rue, le boycott ou la grève générale comme au Portugal (ils l’ont fait eux !), c’est une question de graduation peut-être. Mais comme nous l’avons vécu, le pouvoir n’entends, ne voit pas, ne parle pas…tout au moins avec l’ensemble des électeurs que nous sommes.
    Alors quel pouvoir possède internet ? Comme je le dis dans mon entourage, imaginons au lieu de descendre dans la rue (puisque 3 ou 4 millions ce n’est pas suffisant), que nous informions notre carnet d’adresses via Internet que tel jour de 7h00 à 23h00, nous, le(s) peuple(s) de France et pourquoi pas d’Europe, décidions de ne pas bouger de chez soi ! Ni même d’utiliser l’électricité et le gaz (moins de TVA et de pollution ce jour là). Rien d’usage marchand. En hiver c’est déjà plus difficile. Mais le LUNDI 2 MAI 2011 ? Car en plus les travailleurs se font avoir l’année prochaine. Et la possibilité à tous de se retrouver pour partager son repas dans son quartier, sa mairie, etc. et refaire le monde, notre monde, plus libre, fraternel, égalitaire !
    Une association « Cyber@cteurs Votre souris a du pouvoir » essaye de convaincre sur des sujets qui nous touchent via des pétitions, pour en savoir plus :
    http://www.cyberacteurs.org/actions/petitions.php

  3. Michel d'Auvergne dit :

    J’ai peur que nos idées n’apporte de l’angoisse dans certaines corporations, que vont devenir les « robocops » et leur chef « Boutefeux » si personne ne bat plus le pavé ? Le risque est grand d’en voir sombrer dans délinquance, de plus que pour certains là haut, il n’y a qu’un petit pas à faire…
    Je suis un bougnat inquiet !

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