Quand la société déraille à grande vitesse

Le débat fait toujours rage autour de la création de lignes ferroviaires à grande vitesse destinées à raccourcir le voyage des gens pressés entre les grandes villes. Les projets fleurissent en même temps que les fuseaux se frayent un chemin dans les milieux naturels (aisément) ou ceux urbanisés (plus difficilement). On sort les pancartes contre les rails virtuels, mais on se bat pour obtenir une gare quand le trajet épargne votre territoire. L’Etat ruiné fait la manche pour « vendre » sa capacité à structurer un pays qu’il ne peut plus gérer sans le concours des collectivités locales. Il sonne aux portes pour quémander les millions d’euros nécessaires pour faire les milliards indispensables à cette économie de temps que représente un TGV qui n’arrive pas en retard. Comme nous ne vivons plus que pour aller plus vite, plus loin, et plus haut, nous sommes prêts à sacrifier le bonheur qui est dans le pré où les vaches ne regardent plus passer le train, au bénéfice du temps qui passe rapidement. Le privé met ses doigts dans le confiture des profits sans que personne ne se pose la question de savoir pour quelles raisons c’est le contribuable qui crache au bassinet des équipements. La France du TGV avance, alors que celle des voies ferrées qui servent au quotidien des gens régresse.
Réseau ferré de France (RFF) lance ainsi un cri d’alarme sur la situation des voies ferrées françaises, qui pourraient être en partie abandonnées, faute de crédits pour assurer leur maintenance. Qui s’en émeut dans le Ministères qui comptent ? Qui se pose la question de savoir si, avant de construire, il ne faut pas essentiellement protéger ?
« Le financement du renouvellement du réseau n’est pas assuré sur le long terme, y compris celui emprunté par les TGV », s’inquiète le directeur de la stratégie de RFF, le gestionnaire public des voies ferrées françaises. C’est clair, net et précis : les investissements de ce jour sont inutiles s’ils ne s’accompagnent pas des crédits indispensables au maintien de l’existant. Il faut attendre un peu, et RFF se tournera avec la bénédiction de l’Etat, pourtant garant de la sécurité et de l’égalité d’accessibilité des territoires aux transports collectifs, vers les régions, privées de ressources par une réforme absurde, et les Conseils généraux, décapités par la croissance des dépenses sociales faites pour le compte de l’Etat. « Nous allons fermer telle ou telle ligne, car elle est dangereuse. Payez ou affrontez la colère de vos électrices et de vos électeurs ! » Le discours est rôdé et il fonctionne, et il s’apparente au racket organisé.
Si les lignes à grande vitesse, parcourues à 300 ou 320 km/h, ne sont pas concernées, RFF s’inquiète pour l’état des lignes classiques empruntées par les TGV pour atteindre leur destination finale : « on risque de ne plus avoir un réseau en état pour accueillir les trains », souligne ce responsable de RFF. Et il faut encore y ajouter le reste du réseau, dans un état encore plus désastreux. Mais quand les cheminots alertent et font grève pour refuser des déplacements difficiles pour les voyageurs, ils sont taxés de « prendre en otages les usagers ! » Le jour où il ne sont plus présents, ils manifestent pour qu’ils reviennent sur des voies en
piteuse situation.
Explication: alors que le coût total (réparations et renouvellement des voies en décrépitude) du réseau ferré est estimé à environ 6,5 milliards d’euros par an, les revenus de RFF ne couvrent que 83% de cette somme. C’est à dire que RFF n’est pas viable. Qui a privatisé de fait la SNCF ? Qui au nom de la vérité européenne sur le concurrence libre et non faussée a tué la notion de service public ? Grâce à une augmentation des péages – les droits de passage que paient les compagnies pour faire passer leurs trains -, le coût de l’entretien courant serait couvert. Mais il n’en va pas de même pour le renouvellement, si bien qu’une bonne partie du réseau est menacé d’obsolescence à plus ou moins long terme.
Avec le soutien obligé de l’Etat et de certaines régions, des plans de remise à niveau des voies ferrées ont bien été mis en œuvre au rythme d’environ 2.000 km de voies refaites tous les ans (sur 53.000 km de voies), mais cela ne suffit pas pour sauver une partie du réseau qui est déjà proche du délabrement, avec ses ponts centenaires ou ses aiguillages d’avant-guerre. Et les trains sont souvent ralentis, parce que la ligne n’en peut plus. Les usagers pestent, mais ont accepté, par leur vote de citoyens, de telles conséquences. Il reste à inventer un résolution consistant à toujours faire payer moins cher les transports collectifs alors que l’absence d’équité territoriale nécessiterait une forte péréquation nationale. Ce qui était fait du temps de la SNCF unifiée !
Que faire, alors ? RFF a essentiellement deux sources de revenus: les recettes des péages, qui devraient continuer à progresser au grand dam de la SNCF, et les subventions publiques. Or, dans ce dernier cas, l’Etat vient de réduire son aide, au motif que les péages augmentaient… la quadrature du cercle, avec un Etat qui a soutenu la privatisation et qui maintenant se retire, en laissant le réseau en mauvaise posture. Il a toujours fait ainsi. Pour les établissements scolaires, pour les routes, pour les ouvrages d’art : il se désengage et laisse les ardoises à payer par celui auquel il confie les biens qu’il ne peut plus gérer. Et devinez qui va trinquer au nom de le sacro-sainte rentabilité économique ? La ruralité avec les lignes locales qui servent essentiellement au déplacement des collégiens, des lycéens et des salariés, celles qui ne voient passer que quelques trains par jour. Et il y en a beaucoup, puisque la moitié du réseau ferré français – long d’un peu plus de 29.000 km de lignes – ne voit passer que 10% des trains.
Parmi ces lignes « peu circulées », il faudra notamment en rénover 4.000 km après 2015. Le patron de RFF, le dos au mur, lucide et synthétique explique : « en France, on aime beaucoup les grands projets. Les projets que nous préférons, c’est la modernisation du réseau. Et ce que nous aimerions, c’est qu’il y ait davantage de trains! ». Restera-t-il encore longtemps à son poste ? C’est subversif que de penser que l’Etat va enfin payer ce qu’il impose. Il ne passera plus aucun train sur les voies ferrées avant que ce soit le cas !

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3 réponses à Quand la société déraille à grande vitesse

  1. Michel d'Auvergne dit :

    On a fusionné l’assedic et l’anpe, il paraît que ça va ensemble et on a séparé les rail des trains… « c’est que ça doit point aller ensemble mon brave ! » c’est la même histoire que la bicyclette, tiens ! Plus que j’pédale moins fort, moins que j’vas plus vite ! Y z’avaient des peurs juste les gaulois: y z’y sont tombés su’ la tête ! vindioux d’ vindioux

  2. Ping : Association de Défense contre une Implantation Arbitraire du TGV Rhin-Rhône

  3. Alain.e dit :

    Mon opinion très subjective et partisane de part ma profession.
    Le train est un moyen rapide,économique,sécuritaire,écologique de se déplacer en toutes circonstances même avec de la neige comme en ce moment.
    Mais laissons donc les poids-lourds continuer a détruire nos routes secondaires
    puisque les autoroutes sont trop chers et qu’ ils ne sont pas obligés de les emprunter.
    on pourrait débattre aussi du cout financier des accidents de la route ou sont impliqués des poids-lourds,de la pollution etc.. mais je m’é gare .

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