Le grand soir de Léon Blum

C’était il y a 90 ans, dans la salle du manège de Tours, ville choisie pour sa position centrale. Ils étaient venus, parfois après de longues heures de train, de toute la France, pour le Congrès de la Section française de l’Internationale ouvrière (feu la SFIO). Une ambiance que j’aurais aimé partager et surtout me faire conter par l’un des participants. La fumée, pas encore prohibée, des cigarettes, les huées d’une partie des participants, les applaudissements frénétiques de l’autre, les conciliabules dans les couloirs, les cénacles autour des penseurs, les consignes données à la hâte, les envolées d’orateurs capables d’enflammer les esprits ou de provoquer des révoltes, le comptage des forces avec les incertitudes sur les infidèles… Un congrès comme celui de Tours appartient à la véritable histoire du peuple de France, mais il n’a jamais été véritablement enseigné, car il est trop dangereux pour les forces établies.
J’ai participé dans les 15 premières années de ma vie militante à quelques réunions de ce type, que se soient syndicales (Syndicat National des Instituteurs ou Fédération Nationale de l’Education nationale), mutualistes (Mutuelle Générale de l’Education Nationale), ou politiques (PSU). Certes, chaque fois, il y avait un fond de contestation dans toutes ces structures réputées « unitaires », mais traversées par ce que l’on n’appelait pas encore des « courants », mais des « tendances ».
Une seule fois j’ai partagé, impresionné et muet, à une semaine décisive à la Mutualité à Paris, dans un contexte de coup d’Etat possible, et de scission annoncée. En 1973, malgré une décision contraire de la FEN, quatre syndicats de la FEN à direction Unité et Action (SNES, SNEP, SNESup, SNCS) avaient appelé à suivre un mouvement de grève fonction publique, lancé par la CGT et la CFDT, alors que la commission administrative nationale de la fédération avait levé son mot d’ordre de grève sur un sujet, à l’évidence de compétence fédérale. Le congrès de 1973 adopte dans une ambiance explosive un « Manifeste pour l’unité et la responsabilité de la FEN » qui laisse planer la menace de sanctions en cas de nouveaux dérapages, mais qui restera sans lendemain, tant paraissait illusoire le choix de l’unité… Impossible de ne pas me souvenir des longues journées, assis à des tables sans broncher, sous le contrôle d’André Peyré alors secrétaire départemental de la FEN, car il nous fallait toujours rester majoritaires dans la délégation. Le tour de rôle pour aller au repas, et l’enfermement durant de longues heures pour ne pas manquer à l’appel en cas de vote ! J’étais ébahi par le talent oratoire de Michel Bouchareissas qui expédiait des flèches acérées avec délectation. Certes, on était loin du Congrès de Tours , mais cette expérience me permet de mesurer l’intensité de ce qu’a pu être ce rendez-vous.
Je serais probablement resté bouche bée devant l’intervention prémonitoire de Léon Blum, qui fut “ visionnaire ” dans une intervention courageuse et lucide, contre le courant dominant du congrès. J’ai toujours eu un penchant naturel en faveur de celles et ceux qui savent aller contre l’opinion dominante et qui osent affronter les sifflets, les insultes, les quolibets pour parler vrai. Léon Blum fut toujours de ceux là, et personne ne le lui pardonna ! Il s’attira la fureur de ce Congrès qui était couru d’avance, avec une série de prédictions qui se réaliseront pourtant, point par point, dès le milieu des années 20.
L’historien du PCF, Marc Lazar a pu écrire, sur celui que les communistes haïront toute leur vie, que “L’analyse de Léon Blum s’est révélée exacte sur la plupart des points importants et a souligné les difficultés auxquelles le PC s’est heurté jusque dans les années 90 ». Un extrait de ses propos revêt une réelle actualité, si on sait la lire au second degré :  » De même que la dictature doit être impersonnelle, elle doit être temporaire, provisoire. Nous admettons la dictature si la conquête des pouvoirs n’est pas poursuivie comme un but en soi… Mais si l’on imagine, contrairement à toute la conception marxiste dans l’Histoire, qu’elle est l’unique procédé pour préparer cette transformation sur laquelle ni l’évolution capitaliste, ni notre propre travail de propagande n’auraient d’effet, si par conséquent un décalage trop long et un intervalle de temps presque infini devaient s’interposer entre la prise du pouvoir,condition, et la transformation révolutionnaire, but, alors nous ne sommes plus d’accord. Alors, nous vous disons que votre dictature n’est plus la dictature temporaire qui vous permettra d’aménager les derniers travaux d’édification de votre société. Elle est un système de gouvernement stable, presque régulier dans votre esprit, et à l’abri duquel vous voulez faire tout le travail. C’est cela, le système de Moscou. » L’Histoire lui donnera raison, mais dans le fond ce n’est pas ce qu’elle retiendra de ce Congrès, car il ne faut jamais avoir raison avant l’opinion dominante car elle ne vous le pardonne pas, puisqu’elle se retrouve ridicule à l’épreuve du temps ! C’est dans une salle surexcitée, d’une voix très faible, et avec le plus grand mal à se faire écouter que Léon Blum avait pris la parole il y a exactement 90 ans heure pour heure le 27 décembre 1920.
Le maître à penser de la SFIO, malgré son absence de responsabilités dans le parti (il n’était que militant de base), était un orateur respecté grâce à ses éditoriaux (on dirait maintenant des « blogs ») dans Le Populaire. Quand il prit la parole, une forte émotion imprègna son discours : il était conscient que la scission était inévitable. Défavorable à la IIIe Internationale, et membre d’un comité de résistance socialiste, il dira adieu à ses anciens compagnons, et demandera à ceux qui vont devenir des frères ennemis de ne pas se déchirer. Qui peut imaginer quelle solidité dans les convictions il lui fallait pour adopter une telle attitude ? Comment ne pas être admiratif pour ce défi qui consiste à vouloir convaincre par la raison des militants qui s’engoncent dans des certitudes subjectives ? Qui dans le paysage politique actuel aurait le courage d’aller à un affrontement tellement intense , et les débats si houleux que sa motion intitulée « Motion du comité de résistance socialiste », est finalement retirée du vote. Une capitulation forcée devant l’erreur. La pire des situations.

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1 réponse à Le grand soir de Léon Blum

  1. Annie PIETRI dit :

    ….Mon arrière grand-père a participé au Congrès de Tours, en tant que représentant de la fédération de Loir et Cher, toute proche de Tours. Je ne l’ai pas connu, bien sûr, mais mon grand-père m’en a souvent parlé avec émotion lorsque j’étais petite fille, et le portrait de Jean Jaurès, trônant sur le bureau, a accompagné toute mon enfance…Je l’ai d’ailleurs conservé après le décès de mes grands parents, et il me suit partout : je l’ai même amené ici, à Créon. Comme quoi je suis bien tombée dans la marmite socialiste dès l’enfance, et ces idéaux là et ces convictions ne m’ont jamais quittée depuis !

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