J'ai les paupières lourdes

Ce soir, je m’endors devant ma page blanche. Je n’arrive pas à entrer dans le coffre-fort des mes idées. Je peine à admettre qu’il me faut me coltiner à la création d’un texte. Et pourtant, il me faut vous donner ce mouron des mots que la mésange bleue n’aime pas quand ils lui restent en travers du gosier. Je me nourris tout à la fois de l’eau fraîche de l’espoir d’être lu, et de l’amour que j’ai pour l’écriture. C’est pourtant exigeant comme défi que celui, depuis maintenant plus de 5 ans et demi, de s’astreindre à vouloir entrer par le trou d’une serrure dans une esprit grand ouvert. Il faut se faufiler dans les idées reçues, zigzaguer parmi les méandres des apparences, dénicher quelques graines de vérité. Le parcours quotidien nécessite d’avoir l’œil vif et le tonus des gens curieux toujours en éveil. Pas facile quand la journée a été chargée, et que les paupières de l’indifférence ne veulent plus se lever, sous prétexte que vous êtes rendu à l’heure où il faut se coucher…Les paupières, ces volets que l’on abaisse quand on ne veut plus être aveuglé par le soleil des apparences. Ce soir les miennes manquent de résistance. Impossible de regarder l’actualité avec un œil aiguisé et de se concentrer sur les livraisons d’armes de l’Angolagate qui ne constituent qu’une énième preuve des turpitudes financières des gens qui savent compter à l’UMP. Même Pasqua à 83 ans trouve le fardeau un peu lourd et tel Raminagrobis, les yeux mi-clos, il laisse approcher les souris insouciantes d’une histoire dont on finira par connaître l’immoralité. Rien n’arrête le suicide politique en cours, puisque le clan actuel ne se prive pas de jouer aux marchands de sable. Ils endorment les consciences, avec des discours ressassés par des médias consentants, sur leur ignorance des assassins de la démocratie en Tunisie. Mieux, on apprend que la seule héritière du Chiraquisme, MAM avait bel et bien prévu de soutenir les exactions des barbouzes ou des cerbères de ce brave Monsieur Ben Ali. Un petit rien, si ce n’est des objets identifiés, qui allaient certainement réveiller les manifestants tunisiens.
J’ai les paupières lourdes, très lourdes comme si je ne devais pas lire que le gouvernement français avait « intercepté » à l’aéroport de Roissy du matériel de maintien de l’ordre commandé à une entreprise française par le régime de l’ex-président tunisien Ben Ali, peu de temps avant sa chute. Bien entendu, les services secrets roupillaient bien avant moi, et le Minstre de l’Intérieur Brice « Croidefeu » ne savait absolument pas que cette commande avait été passée. Pour eux, seul le rééquilibrage de la balance du commerce extérieur avait une importance particulière.
Un avion à destination de la Tunisie, avec à son bord « du matériel de maintien de l’ordre » a été découvert par les douanes de Roissy, sur intervention du Quai d’Orsay, quelques heures avant la fuite du président Zine El Abidine Ben Ali. Tiens donc, ce serait désormais MAM qui chercherait à expier ses déclarations dramatiques. Selon François Baroin, qui s’exprimait devant la presse après le Conseil des ministres, « le matériel a été stocké a Roissy, la commande d’aide de Ben Ali à une entreprise (a été) interceptée ». Ouf ! L’honneur est sauf. Le savoir-faire français n’aura pas rejoint les tigres noirs du régime national socialiste tunisien. Au catalogue de la répression, il y avait des grenades lacrymogènes dans ce chargement, ainsi que « des gilets pare-balles ».
Il s’agit de « matériel de nature à assurer le maintien de l’ordre »… rien à voir avec ce qui est parti vers l’Angola ! Le dossier porte en effet dans cette affaire, sur une vente, sans autorisation, d’armes en provenance d’Europe de l’Est pour 793 millions de dollars, avec un bénéfice de 397 millions de dollars. L’affaire vise aussi des versements d’argent des vendeurs d’armes à des personnalités politiques de droite comme de gauche en France. Inutile de vous dire que la famille Traboulsi n’a jamais adressé de dons spontanés aux campagnes diverses de la majorité actuelle. On va bientôt le savoir, car le refus de la France d’accueillir la semaine dernière (tous les gendarmes et les policiers français devaient samedi tenter de recenser les lieux possibles des propriétés du clan Ben Ali) les fuyards venus de Tunis va délier les langues. Nous finirons bien par savoir si la « Tunisiegate » avait eu son heure de rentabilité avérée pour élus n’ayant pas froid aux yeux. Mieux vaut dans le fond ne pas être trop regardant, car il est possible que l’on y retrouve, une fois encore, les mêmes spécialistes des économies planquées dans des matelas dorés.
J’ai les paupières lourdes comme ce plomb de l’indifférence qui pèse sur le pays. Elles veulent absolument me faire battre en retraite dans ce monde où il faut fermer les yeux sur tout ce qui se passe d’anormal ou d’immoral. « Ben Ali a demandé du renfort et ce matériel n’est pas parti », a aussi déclaré le porte-parole du gouvernement et ministre du Budget. Qui a donné l’ordre de l’envoyer ? Qui a véritablement donné l’ordre de le retenir ? Impossible de faire croire que l’occupant de l’Elysée a dormi sur ses deux oreilles durant ces quelques jours.
Le matériel était constitué, en plus de celui énuméré au-dessus, de tenues, de protections et de grenades lacrymogènes, soufflantes ou éclairantes, mais pas de matériels militaires. Ouf, on peut dormir tranquille nous avons échappé de peu au scandale d’une complicité avérée avec le régime Ben Ali. J’ai les paupières lourdes ce soir… J’ai envie d’aller retrouver « mon cinéma sur l’écran noir de mes nuits blanches ». Je renonce à me battre contre les marchands de sommeil.

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