La mesure la plus inique prise contre les enfants

Drôle d’époque que celle que nous vivons, puisqu’elle marquera l’effacement permanent et progressif du politique face à l’économique. Il n’y a plus d’autre valeur de référence que celle de la rentabilité et il devient inutile de faire référence à des principes ou des concepts puisque désormais seul le résultat financier compte. Tout, autour de nous, est placé sous le signe de l’argent et il n’y a point de prise en compte de la réflexion philosophique au sens large. Dès qu’un problème surgit, la société le quantifie avant de tenter de le résoudre. Tout n’est qu’une affaire de fric… jamais une question de raison. Impossible de ne pas déceler derrière chaque acte gouvernemental, dans n’importe quel pays du monde, ce poids incommensurable du profit personnel ou collectif. Il est inutile de tenter de convaincre du bien fondé d’une idée quelconque si elle coûte et qu’elle ne rapporte pas. Nous filons vers le précipice et la crise financière n’aura eu aucun effet sur les mentalités et n’aura en rien écarté les peuples de cette dérive suicidaire. La course au « pognon » bat son plein à tous les étages et dans tous les lieux. L’éducation ? Elle n’échappe pas à cette règle d’or.
Ainsi, désormais, les familles les plus déshéritées matériellement et culturellement, dont les enfants ne trouveront plus dans le système scolaire les espoirs que la république devrait leur donner, seront frappées financièrement. Plutôt que de tenter d’analyser les causes de leur absentéisme, de se poser les bonnes questions sur l’efficacité de l’éducation publique, de rechercher des nouvelles méthodes pédagogiques pour les conserver dans un cursus scolaire, ce gouvernement des apparences va supprimer les allocations familiales aux parents, paupérisant encore davantage des familles déjà certainement dans la difficulté.
En supprimant les assistantes sociales scolaires, les infirmières et les médecins scolaires, en diminuant la place et le rôle des travailleurs sociaux, le gouvernement porte une lourde responsabilité dans cette situation aggravant le décrochage du système éducatif, dont on connaît les vraies raisons. Elles peuvent être la misère culturelle, la misère financière ou la misère morale, ou les trois à la fois. Elles sont souvent les fruits de ce fléau qu’est un échec artificiel, reposant sur des critères de savoir et pas nécessairement sur des apprentissages sociaux. Qui est vraiment responsable ? L’élève qui n’arrive pas à trouver sa place dans un processus éducatif ayant pour finalité de préparer le plus grand nombre de jeunes, capables de prétendre à la place de major à l’école Polytechnique? L’élève rejeté par cette vision sociale plaçant la réussite intellectuelle au sommet de tout acte éducatif ? L’élève ayant dès son plus jeune âge ce terrible sentiment que l’échec lui collera à la peau ?
Il y a quelques semaines j’ai retrouvé les élèves que j’avais en Cours moyen 1 il y a 43 ans. Des moments sincèrement émouvants. L’un d’entre eux m’a adressé, après notre rencontre, une lettre exceptionnelle de sincérité qui m’a ému aux larmes. Je souhaite à tous les Ministres de l’éducation qui fut nationale, à tous ces hauts fonctionnaires serviteurs d’idées qu’ils devraient haïr, à tous ces inspecteurs maréchaux, généraux et subalternes, à tous ces pédagogues stéréotypés, atones, coulés dans le moule, indifférents, d’être un jour destinataires, dans leur vie professionnelle, de ce courrier dont je conserve mot à mot le contenu, et dont bien entendu je ne dévoilerai pas l’auteur. Qu’il me pardonne de le « trahir » Quelle thérapie cette réunion !
« Depuis la réunion, je suis un peu perturbé. Je revendiquais ma condition de cancre dans sa bulle, comme C…… dans la sienne, de savoir et de soif d’apprendre.
Les quelques mots que tu m’as dis en te souvenant de moi : élève timide et réservé, tu pouvais rajouter « nul. » Je le savais déjà, tout ça ne me concernait pas. Je n’étais pas comme les « autres » du moins je le ressentais comme tel. Depuis samedi, une question m’obsédait. Pourquoi? Pourquoi ne pas être comme les autres et apprendre même un peu. Question qui m’a taraudé toute ma vie.
Cette nuit, j’ai enfin pu remonter ce temps enfoui dans ma mémoire et volontairement oublié sans jamais parvenir à revenir.
J’ai remonté le temps des cahiers avec ses pages blanches rendues avec juste la date, les annotations avec élève médiocre, leçons pas sues, devoirs pas faits…. Ses coup de règles sur les doigts qui m’indifféraient, pour devoirs pas faits, leçons pas apprises.
J’ai remonté le temps. Difficile, jusqu’en CP, mon premier cahier, mes premières lignes que je voulais montrer tout fier à ma mère, illettrée, fatiguée de ses 10 heures de boulot, fatiguée de cette vie de merde qu’ils menaient alors. Elle m’a pris le cahier, énervée comme elle était souvent l’a jeté contre le mur avec un « Tu m’agaces avec ça! »
Alors que je ramassais le cahier, mon père toujours un peu aviné, à cru que j’avais fait une connerie, m’a infligé comme souvent une bonne raclée avec sa ceinture « ça t’apprendra à énerver ta mère! Et on ne pleure pas sinon c’est le double! Un homme ça pleure pas! »
Je n’ai plus jamais ouvert un cahier à la maison, et plus concerné par tout ce qui touchait l’école de près ou de loin. Physiquement présent c’était tout.
A tel point que je n’ai jamais pu réaliser des travaux dans des écoles 30 ans plus tard. Le pourquoi je le connais à présent. Quel gâchis!
Je n’en veux pas à ces parents qui bossaient comme des dingues pour une poignée de figues, juste pour donner au petits de quoi manger. J’en ai voulu à l’école, c’était peut-être plus simple pour moi. Jamais aux instituteur(rices)s
C’est pour ça que je n’ai pas beaucoup de souvenirs, j’oubliais à mesure, c’est tellement plus facile.
Tu ne pouvais pas le voir ni personne, j’avais déjà enfoui cet épisode dans ma mémoire et j’ai oublié. Ca devait restait quelque part dans mon subconscient qui me faisait dire de moi et persuadé que j’étais un cancre dans le sens noble et pur du terme c’est tellement facile de s’en persuader.
J’ai de l’eau qui coule sur mes joues en pensant à ce jeune, je ne sais pas ce que c’est  » un homme ça pleure pas!  » Merci , merci pour ce têtard, merci d’être à l’origine toi et ton livre de cette réunion, qui a fait qu’on s’est tous retrouvés, que je me suis moi, enfin retrouvé. Tu vois, une pierre de plus pour l’édifice contre tes doutes! »
J’espère que tu me pardonneras. Cette lettre est tellement belle que elle ne peut pas rester sécrète en ce jour où la seule réponse que cette société de merde peut donner à des enfants comme tu fus et comme d’autres sont c’est : on sucre les allocations familiales à tes parents ou à ta mère esseulée. Je n’imaginais pas qu’un jour, nous en arriverions à cette extrémité faisant du fric la clé de la passion pour le savoir. Comme si un enfant, un adolescent ou un jeune peut se retrouver heureux sur les chaises de son école, son collège ou son lycée par la force de l’argent volé à ses parents ! Je t’aime gamin d’alors, devenu artisan d’aujourd’hui, et continues, comme tu me l’as écrit, à t’indigner !

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6 réponses à La mesure la plus inique prise contre les enfants

  1. Annie PIETRI dit :

    Qu’elle est belle ta chronique de ce soir, et qu’elle est émouvante cette lettre de ton ancien élève…C’est vrai que la gorge se noue à cette lecture !!!
    Merci de nous l’avoir livrée. Son auteur te pardonnera cette ….révélation.

  2. J.J. dit :

    « Sucrer les allocs » pour 4 1/2 journées d’absence consécutives ».;

    Quelle idée révolutionnaire !

    Déja dans les années 50, un directeur d’école était tenu de signaler à l’I. A. une telle absence, c’est dire si l’idée est nouvelle !
    Mais personellement je n’ai jamais connu de cas où cette législation ait été appliquée.

  3. Cubitus dit :

    Mon école est loin derrière aujourd’hui. Mais je m’en souviens comme d’une période heureuse de mon existence. Si j’ai brillé en primaire, le secondaire fut moins glorieux au désespoir de ma mère, elle-même ancienne institutrice. Ce qui ne m’a toutefois pas empêché de faire mon trou.
    Malgré tout, encore aujourd’hui, je suis régulièrement amené à constater le dévouement d’un personnel enseignant tellement méprisé par nos gouvernants parce qu’il ne peut être que rouge, bien évidemment. Ces gens font preuve de trésors d’imagination pour jongler avec les misérables moyens qui leurs sont alloués par l’Education Nationale et font tout pour que les gamins n’en soient pas victimes. Et pourtant… il suffirait d’abonder le budget de l’EN du manque à gagner du bouclier fiscal ou d’une petite partie des profits indécents des établissement financiers pour que ça aille déjà un peu mieux. Au lieu de cela, on parle de supprimer l’ISF et de faire des économies en réduisant de façon drastique les personnels de l’EN. Principe des vases communiquants, of course.
    Aux armes citoyens ! On est en train de tuer l’école publique au nom du profit !

  4. Suzette GREL dit :

    Ce soir, j’ai dépassé le stade de l’indignation! toute la journée j’ai rencontré des gens avides de solidarité,écoeurés de tant d’injustices et proches d’une révolte incontrolable.
    Ta chronique me conforte dans l’idée forte que la solution de bien des révoltes est dans le bonheur que l’on peut éprouver à l’école!Sauvons notre école!

  5. jean dit :

    Que d’incohérences dans la non les politiques actuelles du gouvernement !

    Déclarations du Ministre de l’éducation à l’époque le 11 juillet 2000 : :
    Le gouvernement va mettre en place un large plan d’économie dans l’Education nationale en réduisant la scolarité des élèves. Progressivement, les élèves de deux ans puis de trois ans et enfin de quatre ans ne seront plus accueillis à l’école maternelle. Le plan en préparation depuis plusieurs mois à Bercy sera bientôt mis en œuvre.

    En effet, la Caisse d’allocations familiales de Montpellier vient d’annoncer aux crèches et aux PMI qu’elles devraient s’apprêter à accueillir (ou plutôt garder en leur sein) les enfants de 2/3 ans à la rentrée 2009 puis, à terme, les enfants de 3/4 ans.

    Est-ce qu’il est vraiment logique, alors que nous sommes si soucieux de la bonne utilisation des crédits délégués par l’Etat, que nous fassions passer des concours bac +5 à des personnes dont la fonction va être essentiellement de faire faire des siestes à des enfants ou de leur changer les couches ?

    La Cour des comptes souligne qu’en raison du désengagement déjà effectif du ministère de l’Education nationale, « le taux de scolarisation des 2-3 ans a diminué de 27% entre 2003 et 2007 » et qu’à « la rentrée 2005, 5000 enfants étaient en attente de scolarisation en maternelle », alors que le taux de fécondité ne cesse de croître en France. Avant d’asséner un commentaire en forme de désaveu pour le ministre :

    Aujourd’hui on nous dit l’anglais dés 3 ans ! N’est ce pas une incohérence totale ?
    La jeunesse de nos jours en prend plein la tête ! Il leur faut du courage !

  6. jean dit :

    L’exploitation de la jeunesse ?
    de la maternelle à l’université !
    Notre chère ministre de l’enseignement supérieur peut se targuer de verser un mois de bourse supplémentaire aux étudiants quant…. C’est la panique pour le logement !
    Vous avez dit logement sos….cial ?
    Ils n’ont pas supprimer l’allocation logement pour les étudiants mais ils sont fait mieux ! à titre d’exemple:
    La secrétaire d’Etat à la Famille, la très élégante, distinguée dans ses propos inécoutables pour tout être sensé, Nadine Morano, a fait voter le 29 octobre la suppression de la rétroactivité de trois mois pour l’aide personnelle au logement (APL). Cette mesure scandaleuse adoptée au détour de l’examen du projet de budget de la Sécurité sociale 2011 (PLFSS) va de nouveau grever fortement le budget des familles, des jeunes célibataires, des étudiants.
    Entre le moment où le locataire déposait sa demande et la recevait, plusieurs semaines pouvaient passer. Cette rétroactivité permettait, si le locataire était déjà dans les lieux pendant ces trois mois, de rétablir ses droits.
    Par exemple, si la Caisse d’allocation familiale activait les APL en septembre, elle versait les trois mois d’aide précédents (juin, juillet, août). Ce droit était notamment utilisé en cas d’oubli ou de délais de dossier importants. En 2011, cette mesure sera supprimé, les économies attendues sont de 240 millions d’euros
    pour les étudiants, ils sont contraints de payer le logement dés parfois le mois de juin la première année et ensuite tous les mois !
    ce que je donne d’une main je le reprend en double de l’autre !
    voilà la politique actuelle !

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