Mourons pour le nucléaire, d'accord, mais de mort lente.

La manière dont est traitée par les grands médias nationaux et internationaux libéraux la crise nucléaire japonaise tourne à une forme d’exploitation habituelle de l’insécurité, le meilleur moyen pour capturer de l’audimat. Il n’y a qu’un seul problème : la pudeur et la retenue nippones, qui les empêchent d’étaler le malheur devant les yeux de ce monde, qui se met à consommer des pastilles d’iode à la place de Lexomil. En fait, il faudrait diffuser en boucle les réalités de cette catastrophe, qui sont bien différentes des urgences actuelles. Le séisme et le tsunami sont en très grande partie responsables des dégâts occasionnés à cette centrale de Fukuyama, dont les images lointaines affolent les téléspectatrices et téléspectateurs. C’est moins spectaculaire, mais il faudrait revenir sur le passé pour expliquer une partie du présent. Comme toujours.
Bien avant la catastrophe de Fukushima, l’histoire du nucléaire au Japon était en effet déjà marquée par des accidents, comme des fuites radioactives ou des contaminations d’employés, par la culture du secret et par un manque de rigueur des autorités de contrôle sur les problèmes de sécurité. C’est une longue histoire de manquements aux règles élémentaires de surveillance de ces centrales qu’il faudrait révéler, pour éviter cet étonnement général sur la réaction de bricolage de TEPCO, première société privée mondiale dans le domaine de l’énergie.
De multiples accidents se sont toujours produits au fil des ans et n’ont été que tardivement relatés à une opinion docile et peu curieuse. Et encore, même, certains n’ont jamais été révélés. Le Japon est le pays du secret. « Tout est secret », souligne, avec honnêteté, un ex-ingénieur d’une centrale nucléaire japonaise, aujourd’hui installé aux Etats-Unis. « Il n’y a pas assez de transparence dans cette industrie. » Il sait de quoi il parle, puisqu’il a été employé de la compagnie Tepco, celle qui exploite la désormais « incontournable » centrale de Fukushima Daiichi. En 1989, il avait reçu, explique-t-il, un ordre qui l’avait scandalisé : couper des images montrant des fissures sur des tuyaux d’une centrale, dans une vidéo destinée aux autorités de contrôle. Il avait alerté des supérieurs, sans résultat.
Le tsunami n’a pas eu peut-être de mal à détruire les réseaux de refroidissements si ces derniers n’étaient pas suffisamment protégés ou en excellent état.
Des années plus tard -en 2000- il a décidé de parler, et trois responsables de Tepco ont perdu leur travail. Tant mieux pour eux, car ils échappent au sacrifice que demande Tepco à…ses ouvriers et techniciens. Des scandales et un manque de transparence qui ont entamé la confiance des Japonais dans l’énergie nucléaire, mais dont on ne parle guère dans le monde de peur, que l’on ressorte des comportements similaires dans quelques pays peu regardants sur l’exploitation des ressources nucléaires. Il vaut mieux la discrétion que la contestation !
Depuis le début de la crise à Fukushima, le gouvernement et Tepco ont fourni des informations vagues et peu détaillées sur la catastrophe, suscitant colère et frustration dans la population. Ce n’est pas chez nous que l’on pêcherait par omission. En France, tout est transparent, et les Commission Locales d’Information Nucléaire (CLIN) n’ont absolument aucun problème pour savoir ce qui se passe dans les centrales dont elles sont chargées. Du moins vous pouvez le croire !
Au Japon, c’est pire. Les Japonais subissent dans leur malheur une dose impressionnante d’irradiation d’opinion toute prête. Les américains sont priés de quitter au plus vite la capitale, alors que le gouvernement japonais assure que la région de Tokyo reste sûre, probablement pour ne pas créer de panique. En fait, si les pays occidentaux évacuent leurs ressortissants, c’est que les espoirs d’éviter la catastrophe s’amenuisent de jour en jour.
Les autorités japonaises ont soutenu le nucléaire aveuglément. Deux centrales sont en construction et des projets pour… 12 nouvelles centrales sont à l’étude. En février 2011, Tepco avait obtenu l’autorisation d’exploiter pour dix années supplémentaires le réacteur N°1 de Fukushima, vieux de… 40 ans. On voit le résultat … qui n’arrivera jamais ailleurs pour la seule motivation du profit !
L’histoire du nucléaire japonais a déjà été marquée par des accidents. En 1999, des employés ont utilisé des seaux en acier pour mélanger à… la main, de l’uranium, au lieu d’utiliser une machine, dans le but de retraiter le combustible. Cette manipulation, réalisée en violation flagrante des règles de sécurité à la centrale de Tokaimura (nord-est), a exposé plusieurs centaines d’employés aux radiations. Deux d’entre eux sont morts des suites de l’incident. Le gouvernement a classé l’accident au niveau 4 sur l’échelle internationale des événements nucléaires, et on s’est arrêté là, sans aucune sanction financière.
En 1997, au moins 37 employés ont reçu de faibles doses de radiations dans un incendie et une explosion survenus dans un centre de retraitement. L’opérateur, Donen, reconnaîtra plus tard avoir initialement passé sous silence des informations sur l’incendie.
En 1995, une fuite de sodium s’est produite dans le système de refroidissement du réacteur expérimental de Monju (ouest). Il n’y a pas eu de fuite radioactive ni de blessés, mais il est apparu que l’opérateur avait dissimulé des images vidéo montrant d’importants dégâts sur le réacteur.
Tepco avait maintes fois attiré l’attention dans le passé. En 1978, un incident impliquant des « barres de contrôle » dans un réacteur de la centrale de Fukushima (déjà elle !) n’a pas été signalé. Par ailleurs, en 2006, Tepco avait indiqué qu’une quantité « négligeable » de vapeur radioactive s’était échappée de la centrale de Fukushima (toujours elle). Dans la crise actuelle, les autorités ont commis des erreurs en ne mettant pas en place une cellule de crise et en ne nommant pas des experts indépendants crédibles, un expert en gestion des crises, pour éviter des atermoiements coupables. Les dirigeants de Tepco devraient avoir à rendre des comptes pour crimes contre l’Humanité devant une Cour pénale internationale « environnementale » qui devrait être créée par l’ONU pour juger les destructeurs massifs de la planète ! C’est une proposition que la France, qui veut se refaire une virginité diplomatique pourrait porter à l’ONU avec autant d’enthousiasme que pour l’intervention en Libye. Comme l’écrivait Brassens:
Encor s’il suffisait de quelques hécatombes
Pour qu’enfin tout changeât, qu’enfin tout s’arrangeât
Depuis tant de « grands soirs » que tant de têtes tombent
Au paradis sur terre on y serait déjà
Mais l’âge d’or sans cesse est remis aux calendes
Les dieux ont toujours soif, n’en ont jamais assez
Et c’est la mort, la mort toujours recommencée
Mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente,
D’accord, mais de mort lente…
C’est ce qui attend des milliers de Japonais !

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3 réponses à Mourons pour le nucléaire, d'accord, mais de mort lente.

  1. Christian BAQUE dit :

    Bonjour
    Certains surfent sur la peur de l’étranger
    D’autres sur la peur du nucléaire. Qu’est-ce qui les intéresse? Le drame de millions de victimes, ou leur commerce boutiquier?
    Car nous ne sommes pas au Japon !
    Je suis riverain de la centrale de Braud (25 kms)
    Ce que j’exige ce sont des garanties sur la sécurité.
    Onze ans après la précédente tempête, je constate que les engagements de l’Etat et les promesses d’alors n’ont pas tous été tenus : ainsi l’étude hydraulique commandée n’a pas été réalisée. Les digues ont été surélevées, mais pas la route d’accès, rendant impossible l’arrivée des secours en cas d’incident lors d’une inondation. Risque d’inondation des marais environnants qui demeure, alors que la question du refroidissement des réacteurs est primordiale.
    L’absence de transparence est flagrante sur les évènements des centrales japonaises privatisées. Ce qu’il faut dire, tu as raison, TEPCO n’a pas fait les travaux exigés suite aux précédents tsunamis, dont la presse japonaise se faisait encore l’écho il y a un an. Le financier prime sur la sécurité.
    Il est particulièrement inquiétant de constater les conséquences désastreuses que pourrait avoir la privatisation d’EDF. Les dispositifs de privatisation, « d’ouverture du capital », imposés par la transcription des directives de l’Union européenne, entraînent des contraintes de « rentabilité », de « compétitivité », des contraintes financières et mettent en péril la sécurité, les conditions de vie de la population. Il nous faut engager une campagne pour la renationalisation immédiate d’EDF !
    Alors que des millions d’euros ont été engagés pour voler au secours des banques et de la finance, il est particulièrement scandaleux que les engagements financiers de l’Etat n’aient pas été tenus. C’est immédiatement, et devant la nation, que des réponses doivent être apportées et des engagements pris.
    Elu, je compte bien m’y employer.
    Cordialement

  2. BUGARET Yvon dit :

    Je suis entièrement d’accord avec ta chronique concernant la sécurité des centrales nucléaires. La catastrophe de Fukushima au Japon devrait servir de leçon pour ne jamais confier le contrôle des centrales nucléaires à une société privée. Les bricolages, tricheries et mensonges de TEPCO doivent être dénoncés par la communauté internationale. Est-on aussi sûr que AREVA ne ferait pas la même chose ? Pour se rassurer, il serait utile de créer une commission d’enquêtes parlementaire, ouverte à des scientifiques indépendants d’AREVA, qui examinerait l’état de nos centrales nucléaires. Cette commission serait certainement plus objective que la CLIN (Commission Locale d’Information Nucléaire). Toutes ces inquiétudes doivent nous rassembler pour changer profondément notre pays lors des échéances présidentielles de 2012. Il faudra que l’énergie nucléaire revienne au contrôle des Services Publics.

  3. Christian Coulais dit :

    Mais un organisme existe déjà : la Commission de Recherche et d’Information Indépendantes sur la Radioactivité. http://www.criirad.org
    Sinon, nous pouvons aussi faire confiance à un réseau de 875 associations, regroupées au sein de Sortir du nucléaire > page nous connaître : http://www.sortirdunucleaire.org.
    Réseau qui est lui-même membre d’associations internationales pour partager les informations. Parfois, le Réseau nous fait part de « fuites », via des documents « internes » Areva ou E.D.F., qui mettent en exergue des problèmes dont les riverains, comme les élus, ne sont pas informés.
    Lire cet article du jour sur Braud : http://www.sudouest.fr/2011/03/18/ma-voisine-est-une-centrale-nucleaire-346258-2788.php.
    Pourquoi l’Inde souhaite-elle que l’État Français se porte garant si ce pays achète une centrale E.P.R. ?
    Quel sera le positionnement exact du Parti Socialiste en 2012 ? Statu quo ? Démantèlement total sur 25/30 ans ?
    N.B. : Génial, le Chef de l’État français va pouvoir réaliser en grandeur nature une démonstration des Dassault modèle Rafale en Lybie !
    Malin comme coup de pub !

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