Les orangers de Séville

Ils s’installent en un endroit précis. Ils posent leurs appareils photo sur des pieds plus ou moins gigognes et ils attendent. Les guetteurs de lumière espèrent saisir l’instant exceptionnel à Séville, celui où la ville bascule de la luminosité éblouissante du jour à celle intimiste qui va envelopper une autre vie. Le groupe s’observe et cherche l’angle parfait pour fixer ce basculement d’une ville de la contrainte au plaisir, de l’activité obligatoire à la liberté oisive, de la pression du soleil à la tendresse de la lune. Séville s’éveille enfin, celle corsetée dans les apparences de sa splendeur architecturale morte, accablée par cette chaleur montante d’un printemps précoce, celle des conventions sociales exigeantes, va lentement s’estomper dans une douce nuit parfumée à la fleur d’oranger. Les trottoirs se garnissent de familles décontractées effectuant un étonnant lèche vitrine nocturne. Les vélos promènent une lumière froide aux arabesques insaisissables, dans cette foule grandissante. Lentement, la rue devient agora et les monuments se parent de l’or oublié des conquérants d’une époque lointaine pas encore oubliée. Les dentelles de pierre, les arrondis élancés des ouvertures, les recoins secrets décorés, sortent de l’ombre pesante imposée par un soleil dominateur, pour se détacher sur un ciel encore bleu, malgré le crépuscule qui s’installe. Séville, andalouse au cœur flamenco ensorceleur se pare dans de nouveaux habits de lumière. Elle dissimule son cœur dans cet écrin reposant, pour une nuit qui sera de plus en plus courte au fil des mois. Avant les apparats spectaculaires de la semaine sainte qui sert à expier toutes les fautes quotidiennes, on s’échauffe, on se réveille à la vie comme le ferait un marathonien avant le départ d’une longue épreuve. Sur les places, les terrasses se garnissent. Le cerveza se fait mousser comme si ses chopes ou ses verres effilés constituaient les bourgeons d’une nouvelle vie. Les assiettes se vident, laissant des traces de cette huile d’olive aux reflets vert doré, effrayant les « belles étrangères » qui rêvent du corps fluide du toréro. On sent monter, dans cette Séville ancestrale, les prémices d’un combat contre la sécheresse des rapports humains, la sécheresse castratrice de cette période des processions, des principes hérités de temps absurdes, la sécheresse des sentiments imposée par les convenances, la sécheresse des gosiers empêchant le dialogue. Séville se libère pour exploser au moment de basculer vers l’autre jour, celui qui inexorablement, le lendemain, donnera d’autres allures, d’autres comportements, d’autres apparences. Dans les bodegas on parle fort. Dans les bars on boit fort. Sur les marches profanées des cathédrales, on s’enlace fort. Séville s’oublie. Séville refuse de s’endormir.
Les merveilleux jardins qui bordent un Guadalquivir, encore gonflé par les effusions neigeuses des sierras, se recroquevillent, après s’être épuisés à rafraîchir l’environnement avec leurs fontaines, aussi mystérieuses que ces femmes des harems qu’ils devaient dissimuler aux yeux du monde. Elles laissent couler des larmes dans un décor aux dessous intimes. Les palmiers altiers et dominateurs surveillent cet univers de douceur, se balançant de temps à autres dans un frêle zéphyr, comme ces sentinelles réputées impassibles alors qu’elles ne rêvent que de se dégourdir les jambes.
Les orangers tendent leurs fruits défendus comme autant de perles magiques de la fertilité naturelle, les entourant bizarrement parfois de petites fleurs volages. Des dizaines de vitrines s’appuient dans Séville sur ce culte apparent de la virginité, en exhibant des robes pour mariées, fidèles à la blancheur immaculée qui sied aux cérémonies pour bien pensants. Elles rivalisent de référence à ces tenues sévillanes « volubiles » ou s’en démarquent par la frugalité de leur style. Les fleurs de ces orangers meurent, pour leur part, sur les trottoirs de la ville, tout un symbole de cette mutation sociale en cours et de ce partage dans lequel vit Séville, enracinée dans son patrimoine religieux et culturel, mais qui mute chaque soir dans l’interdit, le risque, l’innovation ou le délire. Abandonnées dans les caniveaux ou au pied de leurs géniteurs, les oranges de Séville effectuent la transition entre la tentation, le désir à portée de la main et la futilité de la vie ordinaire, parfois marquée par le désastre prévisible des abus.
Peu importe, ici, on a décidé en Andalousie de donner une place théâtralisée à la vie et à la mort dans les corridas, dans les processions de la semaine sainte qui s’annoncent, dans ces confrontations au stade de football. Séville passe, sans véritablement aucun complexe, de la situation réglementée de la mort personnelle ponctuée par ses monuments, ses jardins, ses lieux de vie parfaitement organisés, propres, secrets, à une vie exubérante où le risque prend toute sa place. Le parfum subtil, à la douceur enivrante, à la fragrance rassurante, à la présence envahissante, des milliers d’orangers de Séville ne sert qu’à donner du temps au temps, en rappelant que tous les bonheurs sont éphémères et que chaque nuit n’est qu’un soupir à ne pas gâcher. La fierté andalouse accompagne partout ce déchirement entre le respect des racines et la nécessaire évolution des mentalités. Séville se délecte du combat permanent entre le toro généreux, inconscient, innocent, volontaire et ce matador qui l’attend pour le jugement froid et éternel des traditions.

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2 réponses à Les orangers de Séville

  1. Christian Coulais dit :

    Parfum d’orange, couleur blanche…Hum, quelle description, cela donne envie de partir….
    Car en France, ça sent mauvais ! Une odeur de brûlé, de couleur brune…
    D’autres parlent d’une odeur marine, d’iode, de coquillage resté au soleil, de couleur d’un certain bleu…
    Mais le printemps des lilas (couleurs rose avec un peu de rouge aux feuilles bien vertes) est là !

  2. J.J. dit :

    J’ouvre toujours ta page quotidienne avec plaisir, mais également avec apréhension : quel nouveau sujet de d’inquiétude vas-tu nous décortiquer ce matin ?

    Aujourd’hui pas de tracas dans les soir andalou,
     » Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
    Luxe calme et volupté….

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