Allocution prononcée lors de la cérémonie du 8 mai

Mon ami Roger Vayssettes vient de vous retracer à sa manière l’épopée du 8 mai 1945, dont il est l’un des très rares témoins en France et probablement à l’étranger. Sa force réside dans l’authenticité de son message toujours empreint de passion et de volonté de convaincre. Il a raison. Il ne redira jamais assez ce que fut le sacrifice des jeunes hommes venus de cette lointaine Afrique, mêlés à des Français que plus tard on dira « de souche » et dont les espoirs, les peines, les angoisses sont effacés par la poussière du temps.
Eux les « sans papiers » débarqués sur un sol qu’ils ne connaissaient pas, avaient, comme seul repère, une plaque numérotée à leur poignet. Les autres, terrorisés, affaiblis, humiliés dans les camps de la mort avaient eux aussi, en guise de papiers, un numéro tatoué sur l’avant-bras. Et toi André, dans ton stalag de prisonnier de guerre, là bas à l’autre bout de l’Europe, tu mesurais peut-être le principe voulant que la guerre est faite par des gens qui se connaissent très bien et qui font tuer des milliers de gens qui ne se connaissent pas.
Toi Roger et toi André vous êtes encore là pour dire et redire ce que ce 8 mai 1945 a représenté dans votre vie, mais aussi dans celle du monde, même si, alors, vous n’en aviez pas forcément conscience. Votre présence en cette journée que l’équipe municipale a voulu comme le symbole d’une résistance citoyenne aux idées portées par les vaincus de 1945, revêt une importance particulière, car elle permet de différencier la réalité des apparences.
Pourtant, la date du 8 mai 1945 n’a jamais eu une importance essentielle dans la mémoire collective de nos villages. Habituées, après ce que l’on a vite appelé la grande guerre, à célébrer l’héroïsme des soldats de 14-18, les générations de la seconde moitié du XXème siècle n’ont pas pu mettre en évidence l’importance, pourtant essentielle de la signature dans une ville de Berlin détruite par le conflit, de la capitulation de l’Allemagne des nazis.La création de l’Europe économique basée sur la réconciliation progressive entre les nations française et allemande a aussi pesé sur cette célébration annuelle d’un acte pourtant essentiel à la vie planétaire.
Le 8 mai a toujours été une date qui a gêné les gouvernants voulant oublier.
Le 11 novembre l’armistice de Rethondes mettait en effet un terme à une guerre encore portée par l’esprit des conquêtes territoriales matérielles des siècles précédents.
Dans chaque village, dans chaque quartier, dans chaque famille, il y avait des cicatrices terribles dues à l’immense carnage des tranchées. Les longues listes de noms gravés dans la pierre de milliers de monuments attestaient d’une réelle volonté de voir la France profonde effectuer son deuil concret.
Ces enfants du pays avaient accompli leur devoir républicain de défense de la Patrie et tous étaient tombés au champ d’honneur dans le cadre de batailles ordonnées.
En 39-45 les victimes furent civiles, mortes parfois à des milliers de kilomètres de leur lieu de vie, anonymement, rayées de la carte du monde par un système idéologique pervers et tragique.
Le 8 mai 1945 ne marque pas une épopée aussi glorieuse, puisqu’il n’a été la résultante que de la lâcheté morale et intellectuelle d’une époque qui a laissé, par faiblesse ou indifférence, s’installer des idées conduisant à l’accomplissement de crimes contre l’humanité.
Les monuments aux morts ne portent jamais la destruction des valeurs quand elles sont mortes au champ du déshonneur collectif.
Le 8 mai 1945, c’est la capitulation des armées allemandes mais c’est surtout, comme on l’a cru un peu trop aisément, l’éradication de la haine raciale, des nationalismes exacerbés.
Les soldats venus sur notre sol de France issus de toutes les races, de toutes les religions, de toutes les opinions, se battaient pour libérer l’Europe de ces outrances idéologiques ayant conduit des hommes à devenir des loups pour les autres hommes.
Il ne s’agit pas seulement, le 8 mai 1945, de célébrer une victoire militaire glorieuse de soldats français, britanniques, américains, australiens, canadiens, russes ou africains, mais aussi de redonner un sens à la vie sociale placée sous le joug barbare d’une vision destructrice du vivre ensemble.
C’est beaucoup plus difficile à illustrer et à porter.
Mes chères et chers amis, le 8 mai 1945, c’est la date du retour, grâce au sacrifice de femmes et d’hommes courageux, du minimum de valeurs communes permettant au monde de se construire un avenir réputé meilleur au lieu de détruire douloureusement le présent.
 Le 8 mai 1945, des représentants des nations alliées, malgré leurs divergences fondamentales sur la gouvernance de la planète, avaient aussi promis de faire cesser les crimes contre une Humanité souvent innocente, massacrée au nom de la haine ethnique, religieuse ou sociale.
 Le 8 mai 1945, la paix signée devait servir de base à un monde rénové, pacifié, meilleur, puisque de toutes les manières il ne pouvait être pire que celui que promettaient le nazisme et ses outrances.
 Le 8 mai 1945 les signatures des vainqueurs servaient de garantie à des équilibres nouveaux, à des principes nouveaux, à des engagements nouveaux, à des structures nouvelles.
Usée par le temps et par la brièveté des mémoires, éclipsée par la notion de réconciliation, ignorée par celles et ceux qui n’avaient pas souffert dans les camps de la mort de la haine nazie, oubliée au nom de la construction de l’Europe des économies, le 8 mai 1945 a bel et bien perdu de son importance. Et pourtant…il n’a jamais été aussi nécessaire d’en célébrer les vertus.De multiples propos publics, de nombreuses attitudes sociales, des résultats alarmants des consultations électorales, attestent de la nécessité de ressasser sans cesse la phrase de Bertholt Brecht extraite de la conclusion de la pièce de théâtre « La résistible ascension d’Arturo Ui » : « Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde »… c’est une réalité ! Les mêmes causes : crise économique, crise sociale, crise morale, crise de confiance dans le politique peuvent causer les mêmes effets et faire renaître dans l’indifférence les idées et les actes monstrueux du passé. Il y a une semaine, beaucoup de téléspectateurs passifs auraient dû avoir rendez-vous avec leur livre d’histoire, revenir en arrière, entre 1937 et 1939, pour comprendre que le poids des mots peut parfois écraser les consciences.Le fanatisme religieux, la complaisance politique, la stigmatisation de certaines ethnies, le renoncement au combat pour la défense de valeurs fondatrices du vivre ensemble, l’incapacité constatée à faire vivre des idées, la difficulté de convaincre que tout doit être fait contre la guerre, la pression médiatique qui écrase la raison, nécessitent que chacune et chacun d’entre nous donne une image positive, constructive de cette cérémonie.
Je vous remercie chaleureusement de vous comporter, mesdames et messieurs les représentants des administrations, mesdames et messieurs les élus, mesdames et messieurs les représentants du monde associatif, enfin, vous mesdames et messieurs, en citoyens de devoir, en ayant rejoint cette cérémonie.
Cette solidarité concrète, dépassant les débordements verbaux actuels, qui vous a fait amputer votre dimanche de quelques minutes pour rappeler la vérité du 8 mai 1945, reste la levure dont nous avons besoin pour construire ce monde meilleur dont nous ne pouvons pas éternellement rêver.
Des millions et des millions de femmes, d’enfants, d’hommes ont payé, au prix le plus fort, de ne pas avoir totalement compris ce qu’il y avait derrière des mots qui paraissaient parfois rassurants, puisqu’ils rejetaient sur les autres, au sens large de cette définition, la responsabilité de nos échecs, de nos insuffisances ou de nos souffrances.Permettez moi de vous citer une autre phrase de Berthold Brecht : « celui qui combat peut perdre. Celui qui ne combat pas a déjà perdu ! » C’est à une lutte pacifique incessante sur le terrain des idées que je vous invite, en ce 8 mai 2011, pour que la fraternité reste une valeur fondatrice de notre république, pour que nous n’oublions pas le sacrifice de celles et ceux qui sont morts pour que nous conservions notre liberté individuelle et collective, pour que nous sachions que l’égalité dans le respect de la diversité reste le ferment de la paix.Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, le 8 mai 1945, la capitulation nazie avait été la victoire de la lumière sur l’obscurantisme, de la civilisation sur l’abomination, de la culture et l’éducation sur la propagande et la simplification outrancière.
Nous sommes, chacune et chacun d’entre nous, les porteurs éphémères sur la route du temps du flambeau d’un humanisme lucide mais tolérant. Ne l’oubliez jamais dans cette année qui s’ouvre ! Ne renonçons jamais à résister et à inciter les autres à résister aux sirènes de discours circonstanciels exploitant les côtés les plus vils de la nature humaine.
Plus que jamais, dans un contexte délétère, gardons espoir dans les femmes et les hommes de bonne volonté, pour éviter que les générations futures aient à inscrire une autre date référence au sacrifice de millions de personnes de tous les âges victimes de l’indifférence.
Le bonheur ne peut exister qu’avec les valeurs du vivre ensemble.
Le bonheur n’est que dans l’espoir.
Le bonheur n’est que dans l’action.
Votre présence est pour moi le début d’un bonheur à reconstruire

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