Le bonheur simple des enfants de la terre

Dans les manifestations officielles, il faut savoir aller au delà du premier rideau de celles et ceux qui sont autour du premier cercle. Quand on a été journaliste d’ailleurs, on recherche toujours, dans pareilles circonstances, ce que les autres n’ont pas vu ou ne verront pas. En fin de matinée, lors de la journée portes ouvertes des « jardins solidaires » il y avait une scène ordinaire qui témoignait de l’évolution extraordinaire de la vie. Autour des tables on échangeait, entre les travailleurs sociaux, les bénévoles responsables du fonctionnement de cette structure et la quinzaine de jardiniers en insertion. Un moment exceptionnel par sa simplicité, puisque la réussite se partageait avec simplicité et modestie. Discrètes, les petites mains du vendredi s’étaient regroupées avec la sensation que cette affluence exceptionnelle gâchait un peu leur intimité habituelle autour des plates-bandes. Ici, dans un espace qui fut le jardin du Curé, chaque récolte est un pas en avant, une réussite aussi précieuse qu’une pépite dénichée dans la grisaille de vies, marquées par un échec ou un autre. C’est un bonheur pour les accompagnateurs que de voir germer et grandir l’espoir dans les gestes et les yeux des autres. En fait, on imagine difficilement combien le retour à la terre pour le plaisir de réussir quelque chose, a des vertus sociales importantes.
Indifférents à cette agitation, deux enfants en bas âge, grattent avec leurs mains un sol pulvérulent et sec sous le regard attendri de leurs mères. Ils éprouvent un plaisir immense à ne pas se faire gronder parce qu’ils jouent dans la terre. Etrange sensation que celle de constater que des gamins ne connaissent pas le plaisir du contact direct avec le sol. De leurs mains, ils laissent fuir ce qui représente à leurs yeux un trésor. Ils découvrent ce qui peut paraître le plus fondamental à la vie. Ces deux enfants, habitués à parcourir un monde artificiel, aseptisé, sécurisé, s’offrent la plus grande des libertés modernes : tripoter sans aucun interdit de la terre, et constater que, dans le fond, tout part d’elle. Ces petits bonhommes, ravis de ce qui constitue la plus extrême simplicité dans le jeu, trahissent la plus grande des erreurs du monde moderne, celle qui consiste à croire que la complexité donne des atouts à l’avenir. Inutile de hurler après ces générations qui polluent, envahissent, détruisent l’environnement, puisque jamais on ne leur a appris l’intérêt de la terre nourricière.
Il y a encore 50 ans, toutes les écoles entretenaient un « potager » ou des « fleurs » pour éprouver les sensations de celle ou celui qui doit placer ses espoirs dans ca capacité à faire grandir les fruits de la terre. C’est oublié, puisque les parents réclament des cours en enrobé, des parkings bitumés, des espaces justement dénués de tout espace « naturel ». Les mains sales sont considérées comme dangereuses, et d’ailleurs les adultes eux-mêmes les protègent avec des gants… alors plus personne ne supporte la présence de l’élément fondateur du monde.
Il faut avoir vu la délectation des enfants pour une autre approche de la naissance venant de cette terre d’infortune ou de fortune, pour en apprécier la valeur. Je suis né dans une commune où justement l’apprentissage de la poterie permettait encore davantage d’établir un lien créatif avec une glaise lisse, douce, malléable à souhait. Là encore, entre l’idée et sa concrétisation, il y avait un parcours initiatique exigeant. Nul ne peut prétendre connaître le résultat de cette liaison exceptionnelle, qui nécessite patience et doigté. On échoue plus souvent que l’on ne réussit, mais le bonheur réside encore dans le retour vers l’acte fondamental de manipulation de la plus noble des matières premières.
Durant des décennies, des générations ont ancré en elles ce rapport exigeant avec ce qui paraît trop simple pour convenir au monde moderne. Travailler la terre constitue désormais une forme de déchéance, d’autant que plus personne ne peut prétendre en vivre. Dans les jardins solidaires, toutes les salades, toutes les tomates, toutes les courgettes ou toutes les fleurs sont superbes, puisqu’elles sont les « produits » d’un lien d’amour découvert ou retrouvé avec le sol, avec lequel on a perdu le contact. Redécouvrir l’essentiel ne prive absolument pas du plaisir de profiter du progrès, mais sert à le relativiser. Un gouffre s’est créé, au fil des ans, entre la réalité « terrestre » et la perception que peuvent en avoir la plus grande majorité des gens. Ils se contentent de mettre en œuvre un triptyque philosophique reposant sur « maison, gazon, télévision », celui qui nécessite le moins d’effort, et garantit la sécurité dans tous les domaines. Personne ne songerait à une autre approche, considérée comme passéiste et réactionnaire, car dénuée de toute réussite identifiable. Les « culs terreux » n’ont plus la cote dans cette société technologiquement avancée, qui n’aime que ce qui évite l’effort; mais par contre, celles et ceux qui ne peuvent pas y avoir accès, prennent encore du plaisir à réussir par leurs propres moyens. N’empêche que j’aime bien tous les « enfants de la terre », car leurs yeux reflètent une sincérité qui manque diablement à tous les autres. A l’insu de leur plein gré, ils sèment du bonheur dans le cœur des autres.

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4 réponses à Le bonheur simple des enfants de la terre

  1. J.J. dit :

    Qu’est-ce que la TERRAMYCINE ?
    Un médicament dont le principe actif est une bactérie qui vit dans la TERRE !

    Bien sûr dans la terre il peut y avoir également des microbes pathogènes, comme le terrible tétanos, mais les enfants qui ont manipulé la terre dès leur plus jeune âge, voir s’y sont ébroué, comme de jeunes sangliers, sont naturellement immunisés contre un certain nombre d’affections.
    La vie cloîtrée en appartement et les jeux vidéos n’apportent pas les mêmes avantages….

    Les mères qui laissent à bon escient leurs enfants jouer avec la terre ne savent pas toujours qu’en plus du plaisir qu’elle y trouve, leur progéniture est en train de se vacciner naturellement…

    Et puis, pour compléter ce bel hommage à l’homme de la terre, il ne faut pas oublier Candide qui nous conseille de cultiver notre jardin.

  2. danye dit :

    Que de souvenirs …ce retour aux sources!!Ah ..ces vrais paysans pauvres , travailleurs , fidèles et respectueux.

    Les mains dans la terre ..des millions d’instants de bonheur dés mon plus jeune âge reviennent dans ma mémoire avec un réel plaisir de constater que rien n’est définitivement perdu puisque depuis quelques années ..cela semble redevenir à la mode ! par nécessité, obligation , détente et choix. Les enfants aiment par nature jouer dans la terre , le sable mais souvent empêcher par les grands de peur de voir leur progéniture moins présentable au niveau vêtements …
    Merci encore Jean Marie , pour cette page vivante et vivifiante …cultiver son jardin est un travail d’art plus rentable que de regarder le petit écran avec les nouvelles alarmantes ou mensongères …
    Les jardins ouvriers existent depuis fort longtemps du côté des personnes qui travaillaient enfermés dans les usines! ……..les jardins solidaires » » résonnent mieux à mes oreilles que les jardins sociaux un peu réductifs pour les foyers concernés comme pour les appartements sociaux devenus obligatoires
    Mais avoir la chance de pouvoir semer…cueillir son persil, admirer ses plantations , chouchouter ses fleurs …
    c’est un bonheur suprême à ne pas négliger<< VIVE LES MAINS DANS LA TERRE !

  3. François dit :

    Bonjour !
     »Souvenirs, » Souvenirs »… d’un jardin d’école parfois mal compris (par les parents !) mais ô combien éducatif… !!!!
    Permets-moi, J-M, de formuler un petit souhait: qu’une soi-disant Grande Ecole de Strasbourg invite ses élèves de toutes couleurs… politiques à ce loisir éducatif: la face du monde en serait bouleversée! ! !
    Malheureusement, »Le rêve est le propre de l’Homme ……………..! ! ! ! »
    Amicalement.

  4. Nicolas07 dit :

    Joli texte, écrit à l’ancienne, agréable à lire. On y sent le goût des mots, cher à nos anciens, le goût de la phrase bien construite. Dans ces temps de syntaxe bousculée, c’est un vrai plaisir.

    Mais plus encore, il y a l’humanité profonde qui imprègne vos réflexions. Et cela c’est sans prix.

    Cordialement.

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