Les chemins du pouvoir sont parsemés de chausse-trappes

 Toute l’Histoire est remplie de complots en tous genres, aux conséquences terribles ou banales. Il n’a jamais existé une époque durant laquelle aucun groupe ne tente de s’approprier le pouvoir via une action concertée plus ou moins violente. Les conspirateurs rêvent toujours de devenir calife à la place du calife, ce qui conduit les califes à se méfier d’absolument tout le monde. Pour vivre longtemps au sommet, tout homme politique (les femmes sont beaucoup moins comploteuses) doit toujours être sur ses gardes et ne faire confiance à personne. Il lui faut un détecteur permanent de danger potentiel qui scrute chaque fait et geste des autres : c’est le principe essentiel de la longévité en politique. En fait, depuis 40 ans que je traverse ce milieu, je ne me suis jamais senti en confiance. Rares sont les gens avec lesquels je pense être en sécurité et j’ai toujours eu l’impression d’être épié et jaugé dans tous mes actes. Impossible d’être réellement soi-même et surtout de persuader qu’il n’y a aucune arrière-pensée dans les actes publics.

Les regards qui se détournent ou les mains qui ne se tendent pas, les mots qui ont du mal à sortir, constituent autant d’indices d’une méfiance terrible à l’égard de celui qui a tendance à simplement exister. Toute prise de parole, toute remarque, toute amitié devient interprétable dans un sens négatif : ce gars-là trame quelque chose et ambitionne le trône. Dans le milieu politique, il est devenu quasiment impossible de faire croire que l’on agit par simple conviction, par amitié, par souci de l’intérêt général ! A tous les niveaux, on prête aux autres l’ambition que l’on a, sauf celui qui n’en a qu’une : empêcher les autres de trop en avoir. Le jeu devient stérilisateur et conduit à l’inaction complète. Ne rien dire. Ne rien voir. Ne rien entendre. Les vraies mamelles de la France politique. Personne ne va donc vous adresser un reproche direct, mais va en revanche baver sur des apparences transformées en certitudes. On interprète et on extrapole sur des attitudes, anodines pour celui qui les a, mais jugées comme révélatrices pour des observateurs.

 Plus on progresse sur les marches du pouvoir, plus on est en évidence sur le grand escalier et plus on est suspecté de vouloir usurper la place de l’autre. Un jour vous êtes invité par utilité à soutenir, à participer, à monter sur le palier, et le lendemain, si vous avez été trop présent, on vous renvoie à la cave. Si on ne sait pas que la vérité de hier ne sera jamais celle du lendemain, on perd vite pied moralement. En définitive, tous les « régimes » et donc tous ceux qui en sont les symboles ne souffrent pas la concurrence car elle est extrêmement dangereuse pour leur maintien au sommet. Il faut donc se faufiler parfois pour se rendre utile, alors que d’autres fois il est indispensable d’avoir le talent de s’effacer. Le syndrome de Fouquet frappe encore en politique. Même inexistant le complot est partout dans la pensée des autres.

 Le meilleur pour perdurer reste celle ou celui qui monte des complots contre les comploteurs potentiels, de telle manière que tout le monde finisse par se méfier de tout le monde. C’est la méthode de gouvernance la plus efficace : diviser par le silence pour régner sur un champ de bataille souterrain. Le silence rythme, en définitive, la vie politique : ne pas parler et pratiquer l’indifférence constituent des armes redoutables. Ne jamais donner l’impression de préparer quelqu’un mais donner à chacun le sentiment qu’il a une chance d’accéder au palier suivant sans jamais le lui dire. Il faut une grande expérience pour cultiver ce sens du secret et donc ne jamais rien laisser transparaître de ses sentiments. François Mitterrand appartenait à cette race de tacticiens capables de promettre sans promettre, de bannir sans bannir, de remercier sans le penser… et de tester en lâchant une boulette de papier, pour regarder qui vous la ramasse !

Les alliances seulement circonstancielles sont les meilleures, car elles n’hypothèquent pas la suite, et même, l’idéal consiste à ne pas en faire. Il suffit d’assurer l’autre de son soutien de manière informelle afin qu’aucune trace ne subsiste. En entrant dans un complot, en montant ses troupes contre des ombres susceptibles de comploter à l’insu de leur plein gré, en prêtant des idées hostiles à un clan jugé rival, le (la) détenteur(trice) du pouvoir maintient son poids sur une majorité. Fillon va payer très très cher d’avoir dit tout haut ce que ses rivaux ne peuvent pas dire. Il n’y a que les acteurs ou actrices du cinéma politique pour jouer les vierges effarouchées et lui reprocher ce qu’ils n’avaient pas oser avouer. Ils vont comploter pour tuer leur rival en lui reprochant d’avoir comploté pour décocher cette tirade publique. .avec une amertume évidente de s’être fait griller. Le jeu des chaises musicales politiques devant les médias n’est pas le plus populaire parmi ceux qui possèdent deux ou trois lieux de repli. Ils ne les abandonneront jamais !

Ce contenu a été publié dans PARLER POLITIQUE, avec comme mot(s)-clé(s) , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

5 réponses à Les chemins du pouvoir sont parsemés de chausse-trappes

  1. Eric Batistin dit :

    Passer son temps à se demander qui l’on pourrait bien être, ou qui l’on doit être, ou qui sera-t-on, finit toujours par la même conclusion, on n’aura jamais été celui que l’on rêvait d’être !
    Ainsi vont les inadaptés d’un système d’où l’essentiel est banni, un système où l’on peut voir des milliardaires envier de pauvres hères qui ont pour eux le luxe de marcher pieds nus sur des plages désertes, et ce toute l’année, quand les riches n’y vont que pour les vacances !
    Ainsi vont ces êtres de pouvoir n’ayant plus d’autre espoir que de l’exercer sur quelque sous-fifre milieux, quand plus rien n’a de sens, puisque rien ne peut plus être engagé et réussi sans l’accord des grands financiers.
    Cette Cour dont les bals sont tous costumés, puisque plus personne ne sait vraiment ni qui il est, ni après quoi il court, me donne la nausée.
    Que ces êtres creux se posent une fois pour toute cette question idiote pour en finir avec le temps perdu: « de quoi ais-je donc besoin pour être pleinement heureux ? ».
    Mais toutes celles et ceux qui ont eu l’audace de ce questionnement finissent tous par la même conclusion: « d’air pur dans le ciel, d’eau claire dans les fleuves, et de bon pain sur les tables ! ».
    Tout ceci poussera un jour le bal des costumés vers une croissance raisonnée, cela est inévitable, sous peine de voir disparaitre notre race, comme avant nous les dinosaures !
    Une bande de clochards errants affamés dans les décombres, quand nous aurons depuis longtemps, nous pauvres habitués à la survie, reconstruit en quelque grotte un havre de paix, voilà l’avenir de tous ces pantins inutiles.
    Il suffit d’attendre, Tout le monde sait qu’ils ne servent plus à rien !
    Les milliardaires le savent, les pauvres aussi !
    Une classe sociale vouée à la disparition, puisque inutile, le combat ne se mène plus en politique, il se mène jour après jour dans les potagers communautaires, dans les bals de village abandonnés, par chaque facteur qui continue à porter, malgré l’interdiction, les médicaments aux vieux oubliés, par chaque enfant qui voudra encore croire à une solution !
    Une solution qui ne viendra jamais « d’en haut » pour retrouver une eau claire dans les ruisseaux, une solution pour redonner un sens à toutes les guerres des boutons.

  2. J.J. dit :

    A un degré moindre, certes j’ai constaté parfois dans le milieu professsionnel ou même asociatif la même atmosphère de franche cordialité de cour florentine qui fait que l’on se demande a quel moment votre voisin souriant va plonger son poignard dans votre dos, si vous commetez la maladresse de vous retourner.

    Vous avez eu le malheur de dévoiler quelque modeste ambition, ou étalé innocement quelque savoir qui a humilié votre partenaire et vous vous en êtes fait un mortel ennemi.

  3. J.J. dit :

    Erratum
    « si vous commetez »
    Ce n’est ce qui arrangera la situation si vous commettez de surcroît des fautes d’orthographe…..

  4. Cubitus dit :

    sans doute un petit peu « borderline » mon commentaire mais vous n’avez pas encore évoqué le rejet par le Sénat de la limitation du cumul des mandats.
    Quand donc va t’on se décider à supprimer cette institution aussi inutile (puisque c’est l’Assemblée Nationale qui décide en dernier ressort) que coûteuse au contribuable ? A un moment où on parle d’économie et de se serrer la ceinture, comment peut on ainsi gaspiller 350 millions par ans pour une institution sans pouvoir et somnolente qui ne constitue rien d’autre qu’une rente dorée et un refuge de luxe pour politicards cacochymes en fin de carrière ?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *