La plus grande confusion règne à Montréal. Impossible de se repérer dans cet extraordinaire melting-pot des architectures et des cultures. La ville n’appartient à aucune époque, comme si sa construction résultait d’un empilage désordonné d’initiatives incontrôlées. Le bel ordonnancement de la chronologie des bâtisseurs, qui sied tellement aux villes européennes, est ignoré par une société du profit tendant à écraser ce que les autres avaient cru exceptionnel. La tentation américaine reste vive : seul le présent compte, et le passé n’appartient pas aux préoccupations des constructeurs du nouveau monde. La démesure des buildings rend totalement ridicules les églises des immigrants, soucieux de se créer un clocher pour y vivre paisiblement à son ombre. L’église de la maison catholique chinoise, repère immuable du quartier ethnique respirant la mentalité commerçante de ses habitants, n’existe plus dans une forêt de tours de verre poussant comme des plantes dopées aux engrais azotés. Tout veut paraître plus haut, plus beau, plus imposant que ce que l’histoire a légué.

Une juxtaposition d’ambitions rend Montréal totalement irrationnelle. Dans des rues mal entretenues à cause des difficultés climatiques récurrentes, la pauvreté de fragiles constructions contraste avec ce déluge de moyens matériels mis en œuvre pour permettre aux investisseurs de gagner le ciel. On côtoie en permanence le sordide et le clinquant, le gigantesque et le microscopique, l’esthétique et le lamentable. Le libéralisme a traversé comme un tsunami les deux derniers siècles, pour dévaster les champs d’une culture mosaïque. L’urbanisme débridé n’a pas défiguré le visage d’une cité qui a depuis longtemps oublié ses gênes d’origine : il a simplement superposé les initiatives successives sans les contrôler, il a empilé des richesses noyant son cœur historique dans des rêves américains.
Montréal n’a plus rien de royal, à part son Mont, dans son allure. Les tours massives s’agencent surtout pas les bijoux d’une couronne mais comme des défis au profit. Elles ressemblent davantage à ces cabochons disproportionnés que les m’as-tu-vu font monter sur des bagues fragiles. Regroupées dans une zone commune, elles se regardent en chiens de verre, immobiles, cherchant à impressionner par leur capacité à refléter la lumière, comme les arbres liges d’une forêt d’exception. L’orgueil du fric a bouleversé l’histoire modeste des commerçants laborieux ou des artisans méticuleux. Aucune identité culturelle, aucune spécifié autre que leur taille; aucune âme, aucune chaleur dans les formes : la standardisation nord-américaine s’est emparée du ciel montréalais comme s’il fallait rattraper l’avance prise par les anglo-saxons à Toronto .

Il reste alors au flâneur la déambulation dans ces rues perpendiculaires, dont le fatras des constructions à taille humaine contient la véritable vérité de ce pays où se sont entremêlées des cultures opposées ou complémentaires. L’intégration n’existe pas, puisque la ville s’est partagée en quartiers se parant d’une dominante sociale. Les Chinois, les Italiens, les Britanniques, les Portugais, les… Juifs se sont taillés des parts de ce territoire urbain permettant toutes les audaces. Ils ont adapté leur nostalgie pour l’insérer dans la dynamique économique, seule véritable préoccupation de toute une cité. Le promeneur peut trouver « le plus grand fast-food asiatique » et des « dépanneurs » ouverts 24 h sur 24, grâce à la vaillance et au sourire des asiatiques. Les restaurants tentent des accroches avec des décorations démesurées ou ostentatoires ou des références ethnico-culinaires aguicheuses.

Il faut absolument persuader l’immigrant ou le touriste qu’il trouvera le goût, la couleur, l’odeur du pays, sans être cependant au « pays ». Comme toutes les grandes métropoles nord-américaines, Montréal a emprunté les âmes des autres pour se construire un patchwork des cultures de celles et ceux qui ont, depuis des décennies, souvent à l’insu de leur plein gré, franchi les mers ou remonté du Sud pour venir s’échouer au pied de ces grands immeubles où se tissent des fortunes virtuelles dépassant l’entendement.
La pierre grise et dure, les briquettes rouges, le béton lépreux des ponts ou viaducs routiers, le verre et le métal, se disputent l’espace afin que personne ne puisse s’en sentir exclu. La diversité filtre de partout. Personne ne s’approprie une référence plutôt qu’une autre. Chaque arrivant va vite retrouver sa place dans cette confusion des genres. Il n’y a pas à Montréal de prédominance d’une style, d’un type, d’un gabarit. Il faut s’y construire sa place avec volonté et plus encore originalité. Nul ne sera suspecté s’il pose sa besace et va chercher immédiatement à exister par son savoir ou son dynamisme. On n’impose rien ici, mais ce n’est pas pour autant que la liberté est réelle.

En fait, très vite, en posant son regard sur le sol et ensuite dans les airs, on constate que les différences reposent sur les moyens, sur des écarts considérables entre ce qui relève de l’homme et de l’argent. Nul doute, le « mal » est en passe de traverser l’Océan et de gagner le vieux continent, qui ne se méfie pas assez des « envahisseurs », s’appuyant sur des concepts libéraux finalement liberticides, car tournés en permanence vers la négation du passé et vers la loi du plus fort.