Le vent, la pluie… et le froid ! L’ambiance « chasse à la baleine » est parfaite à Tadoussac, là-bas, au bout de ce vaste estuaire du Saint-Laurent sur lequel la houle dessine des dentelles d’écume. Cette étendue grise monocorde a accueilli les premiers navires abordant ce qui était alors un Nouveau monde. A la rencontre du fleuve majestueux, acceptant de mêler ses eaux à celles de l’Océan et du fjord à l’arrivée de la rivière Saguenay, durant près de 5 siècles le lieu a constitué une tête de pont de l’Histoire de la colonisation de la Nouvelle France. Il en reste une modeste cabane donnant sur la rade, dans laquelle on retrace le vedettariat d’un « comptoir » de traite de la fourrure, installé par Jacques Cartier. C’est exactement en 1600 que débuta la vie commerciale officielle de ce qui n’était qu’un groupe de modestes habitations, dans lesquelles il était quasiment impossible de survivre durablement en hiver !  Oublié ce sort glorieux puisque désormais ne viennent que les passionnés de cétacés, un « gibier » auquel les premiers habitants ne se sont jamais attaqué. Ils partent en mer avec l’espoir de ramener un cliché qui fera date dans leur statut d’aventurier des mers. Moby Dick obsède les esprits des Terre-Neuvas, les queues des rorquals ou des baleines restent la motivation de cohortes serrées de retraités en quête d’émotions fortes.

Attirées par les eaux riches de la confrontation du monde marin et de celui des fleuves, les baleines font l’honneur à Tadousssac de venir batifoler au large de ses côtes. « L’écolo-tourisme » de masse s’est bien évidemment emparé de cette aubaine pour la transformer en ambre de tiroir caisse. Le parc naturel national du Saguenay autorise, en effet, les adeptes du capitaine Achab à aller traquer les baleines, les rorquals et les phoques, en kayak, en zodiaque ou en bateau collectif. Des milliers de photographes, bardés de téléobjectifs, embarquent donc pour collectionner des images de ces monstres marins libres et heureux de l’être. Une aventure à conter au retour dans ses pénates, avec les preuves de son habileté à « harponner » l’animal pour le fixer dans un appareil photo. Une tâche ardue quand la bise est venue, car elle empêche de se concentrer sur cet objectif.

Bien évidemment, comme au temps des baleinières sillonnant les abords de Terre Neuve, l’embarquement reste un moment révélateur de la nature humaine. Bousculade, échanges vifs, pression : il faut dénicher la meilleure place, celle qui devrait permettre de réaliser la cliché de la baleine levant la queue hors de l’eau. On s’accroche, on se rive dans la tempête au bastingage. Délicat de tenir son appareil, ses lunettes, de s’arrimer à la rembarde et se préparer à appuyer, en une fraction de seconde, sur le déclencheur ad-hoc, vers une mer agitée qui semble se moquer de la fragilité des embarcations.

Là-haut, une vigie guette l’apparition tant attendue de ce cétacé vedette, aussi guetté qu’une star sur les marches du festival de Cannes, qui signale sa présence par un fragile panache de vapeur d’eau. On revient des décennies en arrière, mais avec des motivations différentes… La joie est pourtant la même quand le cri survient : « baleine à onze heures ! ».. « Où ?.. Où ? Tu la vois ? Où ? Où ? Onze heures ?  » Les traqueurs amateurs se précipitent à bâbord ou à tribord et n’ont absolument rien vu puisque l’émergence de la baleine ne dure qu’une ou deux secondes et que le dos se confond avec l’eau grisâtre du Saint-Laurent… Tous les objectifs sont braqués sur le terrain vague, pendant que la vigie annonce qu’il s’agit de « Blanche neige » une cabotine qui vient se gaver de nourriture lui permettant de renforcer sa graisse pour l’hiver. Elle chasse dans son parc naturel et se moque pas mal de ces fourmis qui rêvent de saisir au vol sa queue blanche. Le navire et les zodiaques filent à « toute vapeur » vers une nouvelle sortie hypothétique…

Blanche neige se moque des nains qui la poursuivent et émerge… « à neuf heures » comme pour narguer les voyeurs. La baleine à bosse disparaît à nouveau comme agacée par cette poursuite   d’étranges « animaux » qui, eux, tentent de rester sur l’eau. Il est temps de revenir au chaud avec un rêve envolé et un appareil au ventre vide ! Le mien commence à s’agiter dans la houle. je regagne la troupe qui attend d’apercevoir simplement, au travers des baies vitrées, la queue du siècle ! En guise d’adieu, Blanche neige leur offrira ce plaisir dans une pirouette moqueuse. Bien qu’elle ait le dessous de la queue blanche, la « vedette » n’a rien à voir avec Moby Dick. Je n’ai rien vu si ce n’est une bouffée de vapeur…un rêve a coulé. Et ce n’est pas quelques clowneries de phoques en bande joyeuse qui me consoleront de ce rendez-vous manqué avec mes souvenirs du livre de Melville. Moby Dick et Blanche Neige n’appartiennent pas au même monde!