Merci, mille fois merci de votre présence ce matin.

Merci à vous Monsieur le Préfet d’avoir accepté de présider cette matinée, car si je paraphrase un extrait de « la gloire de mon père » je définirai de cette manière mon respect pour un élu de base républicain, le représentant de l’État : « M. le sous-Préfet était leur évêque, M. le Préfet leur archevêque et M. le Préfet de région leur cardinal ! ». Vous m’avez appris avec compréhension et tact le respect du protocole et j’ai pu vérifier qu’il était indispensable à la qualité du débat démocratique.

Je vais pourtant vous avouer que je ne le respecterai pas totalement, puisque sur le site de la Grande Chancellerie, j’ai lu que le récipiendaire devait faire un bref discours de remerciement. Et ça, Monsieur le Préfet, malgré le respect que j’ai pour vous, c’est au-dessus de mes forces.

Je savoure tellement ce moment que je ne résisterai pas;au plaisir de le faire durer. Mais rassurez-vous je ne scierai pas !

Je ne vous remercierai jamais assez, vous toutes et vous tous, tellement nombreux, de cet acte concret d’estime et d’amitié qui vaut tous les mots de notre langue, tous les messages écrits, toutes les marques officielles d’estime. Il n’y a pas un seul visage dans cette assemblée que je ne connaisse et que je n’apprécie. Il n’y a pas un seul regard qui me soit étranger, puisqu’à un titre ou à un autre, nous avons parcouru côte à côte le déjà long chemin de ma vie. Il n’y pas un seul sourire, pas un seul brin d’émotion que je ne sois capable de comprendre et d’apprécier…

Il n’y a que les silhouettes familières, les yeux tendres ou amicaux, les signes de complicité, les sentiments profonds de celles et ceux qui ne sont plus de ce monde qui me manquent terriblement en cette matinée.

Comment ne pas penser à eux et au bonheur qui aurait été le leur d’être invité à ce festin chaleureux de la fraternité ?

Certes nous nous sommes tous rencontrés à des moments différents dans la continuité d’un engagement commun au service de l’intérêt général.

C’est pour moi, pour les miens, le moment le plus précieux qui puisse exister car nous ne savons pas vivre autrement que dans le partage, et cette matinée correspond à vos valeurs.

Chacune et chacun d’entre vous aurait dû, ce matin, en recevoir une parcelle ou une part plus importante. Je tiens à ce que chacune et chacun l’accepte comme un juste retour de tout ce que vous avez accompli pour moi !

Cette légion d’honneur doit vous rendre aussi fiers et heureux que je le suis.

Elle entre dans vos vies à un titre ou à un autre comme elle vient de faire irruption dans la mienne pour 45 ans passés au service des autres.

Pas un instant je ne peux imaginer en être le seul attributaire, car ce serait d’une extrême vanité, d’une extrême suffisance, et plus encore d’une extrême ingratitude.

J’aime l’idée qu’elle est le fruit rouge, unique et précieux de nos semailles collectives depuis les premiers jours de ma vie jusqu’à celui de ce samedi d’octobre.

En 1977, en fin d’année scolaire, une élève dont je garde un souvenir particulier, m’avait offert un parchemin que je conserve, sur lequel elle avait écrit de sa main un poème de Kahil Gibran dont je vais paraphraser une belle phrase :

 « Vous êtes les arcs par qui vos enfants, comme des flèches vivantes, sont projetés ».

J’ai été et je reste votre enfant, votre flèche encore vivante !

Vous avez été les archers de ma vie, celles et ceux qui ont toujours tenté, d’une manière ou d’une autre de me propulser toujours plus loin, toujours plus haut, toujours plus fort… Certains appellent ça le destin.

Je préfère croire en la volonté solidaire, collective,  d’élever un homme, de lui offrir un avenir, de l’aider à atteindre le but suprême de réussir sa vie.

Maman, toi qui as le privilège d’être aujourd’hui à mes côtés, et toi papa, qui n’es plus présent pour goûter cette revanche sur les humiliations de ta vie d’immigré italien, installé avec tes parents, ton frère et ta sœur, sur la terre d’espoir qu’était avant-guerre, la France quand l’Italie se colorait en brun fasciste, vous avez été les premiers archers de ma vie.

Quand j’étais gamin maman, je jouais avec Alain sous la table du conseil municipal de Sadirac. Ce frère que j’ai eu la chance d’avoir et que Maxime Le Forestier regrette dans une célèbre chanson, que je ne remercierai jamais assez d’avoir été un modèle de courage, de volonté, de pugnacité pour moi; quand je tamponnais rageusement toutes les feuilles blanches de la machine Japy ; quand j’entendais les doléances, les inquiétudes, les incompréhensions, les joies de ce peuple sadiracais qui durant plus de 40 ans, a toujours eu une écoute attentive et un dévouement constant de la part de mes parents, j’ai appris naturellement à vivre par et pour les autres.

Maman, tu m’as laissé libre de mes choix, de ma vie, de mes erreurs comme de mes réussites, et tu vois, malgré le mauvais sang que tu as pu secréter, je suis là devant toi, droit, fier, heureux  pour te dédier cette récompense. Tu m’as appris qu’il ne fallait jamais laisser passer sa chance.

Sois heureuse encore longtemps, non pas de ce que je suis, mais de de ce que tu as fait pour moi car je n’ai été que la flèche que tu aurais pu être en d’autres temps et que les circonstances t’ont interdit d’être.

Mon père n’était point un philosophe, un manieur de mots, un causeur mais il conversait avec nous  par l’exemple. Il travaillait, travaillait, travaillait sans cesse, de l’aube au crépuscule ajoutant des heures et des heures à sa journée d’employé municipal de Sadirac.

S’il cultivait son jardin, ce n’était pas en candide, mais par réalisme pour nous nourrir, pour améliorer notre quotidien, pour nous donner de grands bonheurs avec peu de choses. Il n’a jamais élevé la voix.

Il ne m’a jamais critiqué, mais il s’est contenté de démontrer ce que le travail apportait à la réussite.

Tes mains papa, noueuses, blessées, râpeuses  avaient la tendresse rude mais rassurante  de celles que Panturle tend au monde du profit dans le splendide roman Regain de Giono au moment où il vend son blé durement tiré d’une terre ingrate sur le marché d’Aubignane.

Elles m’ont toujours guidé et quand j’ai envie de me plaindre du sort que la vie m’a réservé, il suffit que je les revoie pour retenir mon amertume ou ma déception.

Elles reflétaient toute une vie de labeur au service des autres, comme celles bâtisseuses de mon grand-père Abel, rongées par le ciment et qui avaient haï la grande guerre dans laquelle elles avaient été contraintes, à 18 ans, dans l’enfer de Verdun, de tenir un fusil glacé, contraire à toutes ses convictions inspirées par Jaurés. Le rouge était la couleur de ses idées, de son cœur, de son action. Ses mains m’ont accompagné comme celles de mon grand-père Silvio qui tenait les manches de la charrue, trayaient les vaches ou battaient le blé, coupaient les pieds de tabac ou tuaient le cochon.

La vérité est dans la paume des mains  des hommes qui ne parle pas de l’avenir mais reflète le passé et surtout leur caractère.

Papa, j’aimerais tant que tu sois là pour tenir dans la paume de tes mains cette légion d’honneur qui aurait été la tienne, celle de tes parents domestiques agricoles comme on disait alors chez les gens nobles ou fortunés, avec ce relent de racisme dont les Ritals, les Macaronis devaient supporter les outrances. J’ai été terriblement meurtri que l’on me soupçonne de xénophobie quand, pour ma part, je n’ai hérité de rien, ni de fortune, ni de titres, ni de mandat… Tout ce que j’ai, je l’ai conquis pour mes parents et mes grands-parents et eux ne m’ont donné que leur amour et leurs encouragements, alors que souvent ils subissaient justement les quolibets des vrais xénophobes !

Cette fleur rouge de revers de veston n’a pas poussé par hasard. Elle est celle des jardiniers de ma vie que furent mon père, ma mère, mes grands-pères et mes grands-mères (…)