Lorsque l’on participe à Paris, à une réunion restreinte sur une réforme ou à une grande « messe » sur un projet, les habitués savent avant même le début du travail s’il est utile qu’ils participent ou s’il vaut mieux retourner chez soi faire du sodoku. Il leur suffit de lire les chevalets installés sur la table et de vérifier s’il y a un représentant du Ministère des finances. Si la chaise est vide les observateurs savent que c’est une condamnation de la volonté politique. « Bercy absent c’est Bercy opposant » explique-t-on aux novices. Et dans les faits j’ai toujours constaté que le vrai pouvoir n’est jamais autour de la table mais justement dans cette forteresse qui peut faire ou défaire la totalité des volontés politiques. Rien en France ne peut exister sans le feu vert des vrais maîtres que sont la vingtaine de haut fonctionnaires qui gère le pays en proposant, en refusant, en différant et en sapant la grande majorité des textes. Si les financiers tiennent l’économie, les inspecteurs des finances tiennent en laisse le monde politique. Ils évaluent les conséquences des propositions faites et vont donner les consignes pour le rejet ou l’adoption des amendements à la Loi des Finances. A l’Assemblée ils veillent et sont dans les coulisses pour souffler les réponses aux ministres. Les ordinateurs moulinent sans cesse et crachent des verdicts réputés fiables. Il fixe le sort des réformes !

Ce ne sont ni le Ministre du Budget, ni celui des Finances qui agissent mais leurs conseillers bardés de certitudes et surtout fidèles aux principes constants de l’administration. Les pare-feux, les verrous, les déviations conduisent inévitablement au résultat que souhaitent ces « techniciens » de la gestion dénués de tout humanisme. Les grandes directions du ministère changent lentement de mains et jusqu’il y a encore quelques semaines tous les « cadres » influents avaient servi le libéralisme sarkozyste. La guerre fait rage dans la forteresse…

Principal théâtre d’opérations, en ce moment : les couloirs feutrés de la forteresse de Bercy. La dernière victime en date est le chef du service du contrôle fiscal à la direction générale des Finances publiques. Il faisait depuis des mois l’objet de pressions à cause de son passé de membre du cabinet de François Baroin et de Valérie Pécresse. Son remplaçant serait passé dit-on par plusieurs cabinets ministériels de gauche, au Budget et il arriverait dans les prochains jours (mercredi matin?)

D’autres fonctionnaires à Bercy sont menacés. A commencer par la directrice de la législation fiscale, placée par Nicolas Sarkozy en mars 2012, que l’ont dit sur un siège éjectable depuis la révélation que… plus d’un million de contribuables sont entrés dans l’impôt en 2013, et ce malgré le mécanisme de décote qui devait limiter l’impact du gel du barème de l’impôt sur le revenu. Une grosse erreur. A Bercy, les ministres ont été les premiers surpris par ce chiffre, qui aurait été mal évalué par l’administration… et qui provoque actuellement bien des remous. Le président et le gouvernement vont payer au prix fort cette erreur d’appréciation (comme bien d’autres) mais les contribuables n’en connaîtront pas la vraie cause.

Toujours à Bercy, le secrétaire général depuis cinq ans, vient d’être remplacé par un ancien du cabinet de Lionel Jospin à Matignon qui connaît bien le ministère pour y avoir été sous-directeur du budget et plusieurs fois trésorier-payeur général. Loin d’être placardisé, le « déplacé » a hérité d’un des postes les plus lucratifs de la République : trésorier-payeur général des Hauts-de-Seine!  Une autre ancienne du cabinet Jospin, vient de succéder à un ancien « dircab » de Christian Jacob au ministère des PME puis à la Fonction publique, au poste ultra-sensible de directrice générale de l’Administration et de la Fonction publique. Seul rescapé, pour le moment, le directeur du Trésor, pourtant passé par l’Elysée sous Nicolas Sarkozy et ancien directeur de cabinet de Xavier Bertrand aux Affaires sociales. Il est défendu par le ministre de l’Economie qui a besoin de lui pour l’appuyer à l’international. Le changement c’est pour maintenant !

C’est ainsi la fonction publique de très haut niveau entre dans un grand jeu des chaises « musicales » avec l’espoir que finalement, les nouveaux venus sur un fauteuil aient des idées neuves et des actions inédites. Tous formés dans le même moule, tous inspirés par les mêmes gourous ils ne diffèrent pourtant guère dans leur approche du fonctionnement de l’Etat. On a coutume de dire que les politiques décident et que l’administration exécute. Mais, au ministère des Finances, les choses sont-elles aussi claires ? Les experts de Bercy sont-ils aux ordres des ministres et du président de la République ou conservent-ils une part du contrôle des affaires ? Quel est leur véritable pouvoir ? Quelle influence ont-ils sur la vie politique française ? A première vue, les hauts fonctionnaires du ministère des Finances affichent une totale loyauté à l’égard du gouvernement et minimisent leur rôle mais en réalité, leur souci des deniers publics les amène à contourner les décisions politiques. Une simple note de la direction du Budget peut faire basculer un gouvernement…et on le voit bien chaque jour. Tous les coups sont permis. Bercy est un Etat dans l’Etat, une citadelle imprenable, une organisation complexe qui résiste à tous les gouvernements. Écoutez bien ce qu’il se passe cette semaine sur la fiscalité de l’épargne ou sur l’écotaxe et vous aurez la réponse ! Qui avait imaginé les premières et qui va faire échouer la seconde ?n