Nouvelles comparution devant le tribunal correctionnel en quelques semaines et chaque fois le même malaise, la même honte, la même déception de se trouver confronté, en tant que citoyen, à la justice. Je n’arrive pas, avec mon passé d’instituteur républicain à m’habituer à me retrouver assis sur un banc face à un tribunal. Quel que soit l’état de sa conscience (et plus elle est sensible plus la difficulté personnelle est grande) on se sent en difficulté, en position de vulnérabilité dans un contexte où, forcément on éprouve une étrange sensation de « culpabilité » du seul fait d’être partie prenante à un procès. Durant des années comme journaliste j’ai fréquenté ces prétoires des « comparutions immédiates » où l’on prend conscience de la réalité des comportements humains mais jamais je n’avais été du coté de la victime. L’attente est beaucoup plus  forte.

On ne rêve pas de vengeance mais, comme je l’ai maintes fois entendu, de simple reconnaissance de la difficulté qui ont conduit à une enquête et à une mise en cause. Je me suis rendu compte, à deux reprises, qu’il y a un monde entre les espoirs que l’on nourrit et le verdict rendu. C’est inévitable puisque la souffrance intérieure a été infiniment supérieure à celle que perçoivent les personnes étrangères analysant une situation avec un regard strictement technique. Chaque question, chaque appréciation traverse l’esprit comme une flèche imprévue blessant une sincérité que vous avez cru suffisante… et intangible.

Muet et passif il faut subir en tant que victime des énormités, des silences, des mensonges, des médiocrités, des provocations avec l’étrange sensation que vous vous enfoncez personnellement dans les sables mouvants de l’incertitude. Vous doutez même de vos propres déclarations face à ces affirmations balbutiées afin de démontrer des regrets ressemblant à des larmes de crocodile ! Mais c’est ainsi, une forme de théâtre extraordinaire où les rôles sont répartis par avance… les coupables ne le sont jamais sauf cas exceptionnel et les victimes ne sont jamais  » innocentes ». Il arrive même, et c’est la glorieuse incertitude de l’œuvre, que les « coupables soient des victimes innocentes » à l’insu de leur plein gré et que les « victimes soient des coupables d’agissements malvenus ». Tout dépend du prisme dans lequel on se place. Le seul problème c’est que rien ne permet de répartir réellement les rôles. Il faut donc se préparer moralement à entrer dans un costume ou dans l’autre.

Le premier constat est simple. L’expérience constitue un facteur essentiel. L’habitude des lieux, la qualité des répétitions, les conseils d’un bon metteur en scène et plus encore une vraie propension à se « victimiser » quand on est « coupable » servent utilement à la réussite de son interprétation. Par exemple transformer un handicap en « atout » constitue un facteur d’atténuation de la responsabilité : « j’avais trop bu ! » ; « je ne l’avais pas reconnu ! », « je croyais que… » ; « je ne l’ai pas fait exprès », « j’ai mal interprété son geste ! » ; « j’ai vu mais je n’ai pas osé… », « je ne pensais pas que… » ; « c’est pas moi c’est l’autre… » Il est essentiel de ne pas nier mais de dévier, de trouver la réplique qui défausse de sa responsabilité individuelle ! Il faut aussi savoir sur quels points il est décisif de se défausser et laisser filer sur le subalterne ! Assumer ses actes constitue une faute coupable !

Sur un banc sans aucune possibilité de rectifier, d’approfondir, on se sent floué et ballotté par ces stratégies de prétoires bien huilées qui correspondent à des codes précis mais inconnues de la part des « naïfs » croyant que la bonne foi suffit ! Il vaut mieux parfois ne pas être présent dans la salle et laisser aux habitués le soin de participer au spectacle. Dans le fond on se sent étranger à cette comédie dont personne n’est dupe mais qui débouchera de toutes les manières sur une « appréciation des faits » codifiée et donc à géométrie peu variable ! Les habitués savent interpréter les dialogues et en déduisent que l’issue sera similaire à celles des représentations précédentes. « Vous savez, confie une policière, ne vous fiez jamais aux apparences, le résultat est quasiment établi. Je sais en fonction des attendus qui écopera de 3 mois avec sursis, 3 mois ferme ou du travail d’intérêt général… ». Les débats ne changent pas grand chose au verdict. C’est vrai que quand on sort du casier judiciaire les antécédents on peut constater l’inefficacité absolue des décisions antérieures. Alors, en sortant, en descendant les fameuses marches du Palais de justice, sous les regards goguenards de « supporteurs » des supposés coupables on a la rage au cœur. Dans le fond on ressort encore plus meurtri que l’on est rentré. « Si javais su »… que je suis bête ! » « Pourquoi ai-je réagi ainsi ? ».. » j’aurais du laisser faire »… On se sent ridicule d’être une victime, on rumine sa désillusion, on se sent sali par le doute puisque de suite les « coupables » vont ,eux se congratuler et fêter d’avoir des lendemains qui chanteront.