Les 500 000 élus locaux, très majoritairement bénévoles participent de manière concrète à l’action citoyenne que nécessite la véritable démocratie, pas celle de la consommation mais celle beaucoup plus exigeante de l’action responsable. En ne cessant de leur prêter tous les maux que l’on relève avec délectation chez les autres sans jamais se regarder en se coiffant ou en se rasant dans une glace, on a fini par éteindre les vocations désintéressées. Alors que l’on choisissait dans chaque parcelle de République les personnes les plus dignes de confiance et les plus aptes à concourir à l’intérêt général on a inventé une usine à recycler des partisans ou des opposants avec le scrutin de liste bloqué. Il faudrait pourtant d’extrême urgence redonner son sens premier à l’engagement municipal : être un citoyen légèrement plus éclairé que les autres ! L’enjeu des municipales c’est de faire émerger partout une nouvelle génération de ces gens là prêt à prendre souvent le relais d’une génération formée avant 1968 ! Or malheureusement les vocations ont été rares dans certaines communes et au fantasme du « citoyen engagé» a succédé celui du « gestionnaire réputé apolitique».

La mutation est forte et repose sur celle d’une société ne reconnaissant que les approches quantitatives au détriment des décisions qualitatives ! Or un élu municipal de qualité est celui qui porte des projets, qui ose, qui invente et surtout pas celui qui attend, selon la formule consacrée « en bon père de famille » que l’avenir se construise sans lui. Il devrait être choisi pour cette capacité et surtout pas pour celle de « gérer » les affaires courantes. La France meurt lentement de son incapacité à innover, à se réformer, à créer au prétexte que tout doit être « rentable » avant même d’avoir été imaginé. Impossible par exemple de modifier la répartition du temps scolaire des enfants, d’améliorer le système des impôts locaux, de développer d’autres mobilités que celles arc-boutées sur l’individualisme, de promouvoir l’action culturelle… car dans les cœurs « bancaires » d’une femme ou d’un homme on a semé la graine pervertie de la relation au profit, pas au profit financier mais souvent au profit matériel individualisé. Plus rien n’est devenu admissible au nom de l’intérêt général surtout quand il perturbe un tant soit peu ce à quoi on croit le plus : son intérêt personnel.

Les nouvelles équipes sont-elles prêtes à perdre de leur « pouvoir tout neuf » pour le céder à des électrices et des électeurs non élus susceptibles d’enrichir la réflexion ou de participer utilement à l’amélioration de la qualité de vie locale ? Si elles n’ont pas prévu de mettre en œuvre une nouvelle gouvernance différente de « nous sommes élus, nous savons tout et donc nous décidons et vous subissez ! » elles iront droit dans le précipice entraînant avec elles la démocratie ! Il en découle de nombreuses questions que personne n’ose formuler car elles paraissent sans aucun intérêt !

Les conseils municipaux ou communautaires pourront-ils résister aux lobbies locaux qui se constituent chaque jour un peu plus ? Sauront-ils résister aux ratios, aux bilans, aux pourcentages, aux rapports afin de construire avec audace un avenir communal ou communautaire ? Bref va-t-on retrouver le chemin de la « politique » au deux sens premiers de ce terme tellement galvaudé : celui de civilité ou « Politikos », indique le cadre général d’une société organisée et développée  celui de « Politeia », renvoie à la constitution et concerne donc la structure et le fonctionnement (méthodique, théorique et pratique) d’un groupe social organisé. La « politique » portant sur les actions, l’équilibre, le développement interne ou externe de cette société, ses rapports internes et ses rapports à d’autres va-t-elle devancer les actions « politiciennes » ? Nul ne le sait vraiment ! On en est loin très loin au nom du pragmatisme et l’apolitisme considéré comme un gage d’efficacité ! Dans la fameuse « gestion en bon père de famille » dont se vantent des élus de tous bords se pose-t-on de vraies questions sur les objectifs de progrès, de développement, de de structuration de la vie collective ? V-t-on enfin développer l’obligation de référendums d’initiative locale pour toute décisions « structurelle » touchant au quotidien (transports, périmètres territoriaux, grands aménagements…) ?

Les élus municipaux nouveaux sauront-ils dépasser, en période de crise morale, sociale et matérielle, cette vision étriquée de leur rôle pour relancer la vraie citoyenneté dans un pays recroquevillé sur des attitudes réactionnaires, haineuses, fascisantes ? Certes c’est mission impossible face à un système « socio-médiatique » abêtissant et donc on peut penser que personne ne tentera de changer la donne. On causera donc « recettes », « dépenses » « endettement », « ratios », « autofinancement » « impôts », « fossés », « trottoirs », « revêtements », « chantiers » « menu », « garderies », « tarifs », « personnel »… L’enjeu essentiel serait pourtant de parler vite « égalité » d’accès au progrès, « liberté » de vivre à sa convenance » et « fraternité » dans l’action collective ! Mais c’est infiniment exigeant !