Le monde de la culture entre dans une période extrêmement difficile. Certes il y a la grève d’une partie des intermittents soucieux de préserver leur profession soumise à tant d’aléas qu’elle relève pour beaucoup d’entre eux du numéro de funambule. Lors de sa réunion publique le Conseil général de la Gironde a adopté une motion sur ce sujet avec la volonté de ne pas se contenter d’aborder le seul sujet de l’indemnisation des périodes sans contrat. Il a pris acte de « la volonté du Gouvernement d’entamer de véritables discussions afin de remettre à plat le régime de l’intermittence, tel que souhaité par l’accord du 22 mars dernier. Il acte son geste de compenser financièrement l’allongement du délai de carence, à hauteur de 90 millions d’euros, ce qui doit être salué dans cette période de fortes contraintes budgétaires. Néanmoins, le Conseil Général de la Gironde appelle le gouvernement à aller plus avant dans les négociations avec les intermittents du spectacle. En effet, la nouvelle convention a de profondes répercussions sur leur régime et aggrave, par certaines mesures, le protocole du 26 juin 2003 (…) ». Ce sont des points essentiels pour des femmes et des hommes ayant beaucoup de difficultés à seulement parfois survivre !

Mais le plus grave, le plus inquiétant c’est le contexte général dans lequel se trouve actuellement le monde de la culture. Il paye de longues années dans lequel il a refusé d’admettre qu’il était dans le champ économique. Lentement il s’est enfoncé dans la certitude qu’il coûtait sans rien rapporter. Parler de « rentabilité » des actes culturels c’est devenir un suppôt du capitalisme ou un tenant des principes du profit. Or tout à coup on s’affole dans les villes de festivals et les marchands installés près des « temples culturels » découvrent leur intérêt pour ces arts qu’ils regardent parfois en tant que contribuables comme dépensiers ou inutiles. Bien des cités ont un rapport très mercantile aux actions culturelles qu’elles conduisent durant l’été. On sait par exemple qu’en investissant un euro de subvention dans une manifestation une collectivité répand sur son territoire environ 6 fois plus de retombées. Et là on ne parle que de « gros sous » mais aucune vraie évaluation sur le lien social, sur le plaisir, sur l’enrichissement personnel ou collectif, sur le bonheur d’être n’a été réalisée.

Le vrai problème c’est que les intermittents vont voir dans les prochains mois et encore plus dans les prochaines années se rétrécir le champ de leurs activités. C’est prévisible. Ils ne peuvent pas parallèlement à leur action sur le volet « social » de leur statut éviter de se préoccuper des conséquences de la pénurie de crédits affectés par les collectivités territoriales à l’action culturelle. Les communes dépensent environ 4,1 milliards d’euros en dépenses culturelles, dont 3,3 milliards de dépenses de fonctionnement.

Ces dépenses concernent essentiellement les communes de plus de 10 000 habitants, qui, en termes de volume, sont les moins nombreuses mais sont les seules qui réalisent des dépenses culturelles, les petites communes, très nombreuses, réalisant très peu de dépenses dans ce domaine. En pourcentage, 9 % environ du budget général des communes de plus de 10 000 habitants sont consacrés à des dépenses culturelles. Les départements réalisent environ 1,1 milliard de dépenses culturelles, dont 865 millions en dépenses de fonctionnement. Les dépenses culturelles des régions s’élèvent à 358,5 millions d’euros, dont 260 millions en dépenses de fonctionnement. Quant aux établissements publics de coopération intercommunale (EPCI), leurs dépenses culturelles représentent environ 286 millions d’euros. Les dépenses culturelles des départements représentent 2,8 % de leur budget général – en sachant qu’il y a une vingtaine d’années, le pourcentage moyen des dépenses dans ce domaine par les départements était de moins de 1 %. Les dépenses culturelles représentent 2,4 % du budget des régions. Désolé de parler d’argent mais le seul atout dont disposent les faiseurs de rêves c’est valoriser leur rôle « économique » comme bien d’autres acteurs sociaux.

Une conclusion forte a émergé d’une étude présentée en 2011 à Avignon : « la culture devrait être appréhendée comme un vecteur de croissance contribuant à la dynamique de l’économie et non comme une charge stérile et inutile. Elle constitue un élément très significatif dans la compétition que se livrent les territoires pour attirer les entreprises et fixer des emplois » C’est plus vrai que jamais !

Le point noir est probablement dans cette perception de la réalité qu’aurait l’opinion dominante car, quel que soit le statut qu’ils obtiennent les « intermittents » devront faire face à une crise profonde du système public de diffusion de la culture qui coûterait trop cher. La perte du principe de la compétence générale ou du moins la drastique restriction de son exercice va générer encore plus de précarité. Elle va permettre à certains nouveaux élus qui sortent « leur revolver quand on leur parle de culture » (NDLR citation de Göring) de vite se débarrasser de ce qu’ils considèrent comme un fardeau ou une charge inutile. C’est la crainte que doivent avoir les artistes de tous rangs : les ratios, les pourcentages, les effets d’annonces menacent la vie comme les orages au-dessus de la tête des semeurs.