Interprétation des aires d'autoroutes

Beaucoup d’autoroutes des vacances ne manquent pas d’aires. Il y en de tous les styles avec comme contente des appellations toujours poétiques : « canterane », « chante alouette », « champs d’amour », « piqueboeuf », chantecigale »… et que sais je encore tellement les poètes ont eu leur mot à dire au moment du baptême. Celles qui sont principalement utilisées par les « pollueurs d’aires » que sont les camionneurs n’ont pas du tout le même romantisme. On y respire surtout les effluves du gazole et le sol irisé trahit un laisser couler des assoiffés de la route. Pourtant il est vraiment possible de changer d’aires sur un parcours européen au long cours. Toutes ont leur charme et leur spécificité qui font d’elles des célébrités ou des lieux purement utilitaires.
Une halte dans l’un de ces « ports » pas nécessairement de plaisance tellement les naufragés de l’autoroute sont dégueulasses donne envie de rester là une journée pour observer les aller et venues. Aucune illusion, la majeure partie des arrivants n’a que des objectifs strictement limités. Parmi le tout premier pour les grandes aires c’est de passer boire, manger et donc finalement terminer comme tout bon élève de l’ENA dans un cabinet sentant bon le déodorant fraîcheur lavande ou tout bonnement l’urine internationale de passage. Il ne faut pas en effet confondre les chemins de Jean Sablons et de Mireille sentant bon la noisette avec les autoroutes des migrations estivales.
D’ailleurs selon la situation de l’aire et le jour où on s’y installe il est possible de connaître le flux migratoire. Il en existe en effet de très, très discrètes, oubliées car leur chemin d’accès est parsemé d’écueils ou d’embûches ou trop proches des mastodontes affichant restauration et activités multiples. Elles ont même souvent l’incongruité d’avoir une cabine téléphonique d’une époque où le mobile n’existait pas et où on avait la pudeur de faire ses confidences dans un espace clos ! Il faut avoir « l’aire de rien » dans son palmarès si on souhaite la tranquillité d’une table de pique-nique presque neuve loin du tintamarre des stations où l’on pompe le fric.
Les supérettes où rien n’est nécessaire. On y achète des poches rutilantes, gonflées de vide et de ships dont le nombre permet de vérifier que l’on sait encore compter sur les doigts des deux mains. La majorité des acheteurs retrouve avec plaisir les produits laissés à la maison comme les « barres » réputés énergisantes ou ces friandises que l’on ne déniche pas dans les épiceries des campings. Les cartes bleues sont épuisées sur le chemin du retour mais il faut acquérir le cadeau humoristique que l’on a oublié pour les gens du boulot ou les bonbons drôlement bons et typiques pour mamie ou tata.
La vedette incontestable de ces « aires » restent, selon l’exploitant des lieux, le sandwich sur lequel se précipitent des bus entiers souvent partis du nord de l’Europe avec un instinct des sauterelles s’abattant sur un champ de mil. Il faut bien avouer que selon l’heure à laquelle il est consommé il peut être dur de la feuille (de salade) ou mou de la mie (de pain) mais ventres affamés n’ayant plus d’autres repères que la quantité de ketchup disponible tout finit par passer. On ne déguste pas ici. On mange. On ne compare pas ici. On consomme. On ne prend pas son temps…on va le plus vite possible. Ces mini centres commerciaux tentent de réconforter les aventuriers du bitume et dans le fond ils ne font que répondre aux besoins exprimés. L’été ils moissonnent et l’hiver ils survivent sur la clientèle traditionnelle constituées des chauffeurs routiers qui n’aiment pas la solitude préférant les « aires » de fête aux « aires » en solo.
La clientèle des autres espaces de stationnement et sociologiquement très différente. Des papis et des mamies descendent vers le sud ou remontent vers le nord des petits enfants placés sous leur tutelle pour quelques jours. Il faut les écouter, les occuper, les consoler… et on ressent ce besoin de se mettre à l’écart de la foule pour ajuster discrètement les rapports des vacances. D’autres retraités s’arrêtent pour que leur chien, principal souci durant le voyage, puisse s’ébattre sur la pelouse où iront plus tard les « pensionnaires » de la voiture plus loin. Le « toutou » à sa mère n’aime que les « aires » de passage où justement il peut repérer les traces de prédécesseurs. A quelques mètres le jeune conducteur pressé engloutit le sandwich soigneusement emballé dans du papier aluminium par une mère que l’on imagine avoir tricoté le pull-over tout aussi affriolant.
Les gens du nord ont dans le cœur le ciel qui va manquer à leur bonheur. Ils filent donc vers le grand sud avec leur teint blanc rosé pour faire provision de combustible pour les mois d’hiver. Les enfants défient une température médiocre en short et en tee-shirt quand la mamie à coté interdit aux siens de descendre de voiture car il fait trop froid. Les premières vacances autonomes des jeunes se repèrent aisément tant dans leur regard les promesses de liberté illuminent les minutes passées sur le parking. Les retours au pays prennent des volumes considérables car la réussite se montre avec une voiture bondée et une remorque opulente soigneusement emballée contre les aléas climatiques.
Les « aires » du temps d’été vivent ou dorment, grelottent ou s’esbaudissent, paradent ou se recroquevillent. Elles deviennent des micro-sociétés révélatrices des travers de ce monde pressé de vivre autrement durant quelques jours.

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