Il y a quelques décennies on rêvait de vacances éternelles sur un voilier en partance pour un tour du monde passant par les îles paradisiaques du pacifique ou les rivages idylliques d’Amérique du Sud. Il y avait une âme d’explorateur des mers dans bien des cœurs humains. Le virus de cette quête de l’absolu au contact exigeant de l’océan avait été inspiré par 3 aventuriers ayant fasciné les lectrices et lecteurs d’une autre époque : Alain Gerbault, le Dr Alain Bombard et Thor Heyerdahl. Le premier à travers son livre « seul à travers l’Atlantique » lança le goût pour l’aventure solitaire qui rompait avec le quotidien et plaçait l’individu face à ses propres limites. Le second inventa des conditions plus extrêmes comme « naufragé volontaire » et prouva que l’on pouvait vaincre les éléments les plus défavorables alors que sur le « Kon-Tiki » le norvégien Tor Heyerdalh donna une note collective à un périple n’ayant rien de Pacifique.
Apparemment l’évolution sociale a utilisé ces exploits pour maintenant confectionner le menu des vacances… Plus question de se contenter de rentrer au bureau pour raconter que l’on a passé son été à réaliser des prouesses ayant mis son corps à rude épreuve. C’est vrai que parfois cette notion recouvre des réalités différentes. Certains l’adaptent en prétendant avoir franchi les limites de la résistance humaine sur une piste de danse à Ibiza, Djerba ou aux Baléares ou en absorbant une quantité astronomique de verres de blanc limé à Bayonne ou Pampelune. Ce sont des versions souvent « tartarinesques » destinées à impressionner à la machine à café, dans la cour du lycée ou au Resto U mais peu prisées des plus âgées qui se contentent de décrire un goût différent pour les aventures dans ce Club Med chères aux bronzés. L’été doit être épatant pour les autres plus que pour soi-même et donc tout réside dans l’art du conteur en général célibataire et à la recherche de sensations fortes. Il en est de même pour toutes les générations qui ont leur spécialité pour s’ériger en « héros estivaux ».
Les adultes cherchent en effet durant cette période hors normes à épater leur progéniture avec par exemple des prises exceptionnelles à la pêche ou des performances sportives hors normes. Le fantasme du père de Marcel Pagnol rentrant à l’école muni de la photo du « coup du roi » avec ces deux bartavelles pendant à sa ceinture, fusil sur l’épaule n’est certes pas connu de la grande majorité. Pourtant les pêcheurs à la mouche ne retiennent de leurs vacances que le poids de la truite capturée après une farouche empoignade et ceux moins dynamiques qui tentent leur chance dans un lac ont en tête le retour avec une carpe ou un silure hors normes. Le culte de la performance a envahi les lieux de villégiature. On va parcourir les déserts, escalader les sommets, plonger dans les profondeurs, traverser les océans avec l’espoir secret que l’on nourrira la légende estivale. Plus question de se contenter de la normalité absolue du farniente passif il est indispensable d’avoir des émotions fortes pour s’imprégner de la liberté donnée par l’été : jet-ski, planche à voile, moto, trial, trail, char à voile, alpinisme, canyoning, parapente, deltaplane, saut à l’élastique, accrobranche…
Sac à dos, chaussures ad-hoc dernier cri au va quérir la reconnaissance sur les GR ou les chemins de Saint Jacques afin de découvrir ce que prendre son pied veut dire. Et c’est vrai que les « lumières » en la matière, rompu aux « ampoules » s’amusent des avanies survenant dans des gîtes d’étape bondés aux marcheurs inexpérimentés. Eux n’auront que des récits banals à ramener dans leur havresac, faits de douleurs, de repas frugaux et de rencontres, certes enrichissantes mais souvent éphémères. Ils ont institué le concept tellement nouveau des vacances douloureuses qui fait fureur parmi les classes les plus évoluées intellectuellement. On est de plus en plus loin de la simple randonnée pédestre se jugeant au plaisir que l’on prend en évoluant dans une nature secrète ou en s’appropriant le patrimoine inestimable des sites, des paysages ou des constructions humaines. Ces balades de proximité ne sont guère prisées en été et se pratiquent davantage en week-end ou à la journée entre amis.
Le vélo n’est pas en reste. Le « pédalage au long cours » prend le pas sur les étapes de courte durée. En famille avec enfants consignés dans une remorque profilée les cyclistes se lancent désormais dans un itinérance peu onéreuse et valorisante. Les aventuriers de la bicyclette partent désormais plusieurs jours, plusieurs semaine et même plusieurs mois sur les pistes européennes ou se rendent sur d’autres continents pour avaler les kilomètres. Chaque matin ils échouent dans un « port » différent pour le ravitaillement. Créon est devenu l’un de ceux-là et comme sur les quais les curieux nouent le dialogue au café avec celle et ceux qui débarquent de Belgique, des Pays-Bas, d’Angleterre, d’Allemagne, d’Australie ou du Canada. Leur été à eux est fait de ces découvertes de la vraie France hors des sentiers battus, des lieux surfaits, des fourmilières touristiques, des attrape- couillons, des popes à fric, celle qui accueille, sourit, dialogue et partage. Dans le fond c’est peut-être là qu’est l’exploit estival !