20-fevrier-2001-danielle-mitterrand-rend-visite-aux-refugies-kurdes-installes-dans-le-quartier-militaire-des-subsistances-du-21eme-rima-de-frA l’annonce de la mort de Danielle Mitterrand le Parlement du Kurdistan irakien décréta un deuil national, les drapeaux furent mis en berne et les chaînes de télévision interrompirent leurs programmes pour diffuser des émissions spéciales. L’émotion fut également forte dans les autres parties du Kurdistan où un peu partout des hommages furent rendus à celle qu’on avait pris l’habitude d’appeler « la mère des Kurdes ». Des Kurdes d’Europe affluèrent par centaines pour assister à ses funérailles à Cluny. Son nom fut donné à des écoles, à des places et des boulevards dans nombre de villes du Kurdistan. Ces marques de ferveur et de reconnaissance furent à la mesure de son engagement constant et passionné en faveur du peuple kurde et de ce Kurdistan qu’elle visita une demi-douzaine de fois, qu’elle aima et qu’elle considérait comme sa « seconde patrie ».
Cette « grande » dame pour laquelle la France n’a pas eu tout le respect qu’elle méritait avait compris bien avant tout le monde que les Kurdes constituaient un vrai peuple méritant autant que bien d’autres un territoire à la mesure de sa grandeur passée et de sa solidité présente. Il se trouve que l’histoire lui donne pleinement raison et que ce n’est pas pour rien que Laurent Fabius a vite pris la direction d’Erbil pour faire face aux exactions terroristes des fous de ce qui n’a plus rien à voir avec l’Islam. Descendants des Mèdes dont les racines sont indo-eurpéennes, les Kurdes ont brutalement retrouvé leur place sur l’échiquier mondial. Danielle Mitterrand ne les a elle jamais lâché, plaidant leur cause en toutes circonstances contre l’avis parfois de… son propre marie-président.
Des retournements d’uniformes ou de vestes diplomatiques viennent d’avoir lieu en quelques jours. Les USA alliés objectifs de tous les adversaires du Kurdistan et notamment de la Turquie rengainent leurs principes pour fournir précipitamment des armes à un peuple qui gère de manière lucide et autonome son territoire historique en Irak. Divisés depuis 1639 entre les Empires perse et ottoman, les Kurdes revendiquent à l’époque l’unité d’un territoire où leur peuple vit depuis l’Antiquité. En 1920, après la chute de l’empire ottoman, les puissances alliées promettent la création d’un grand État du Kurdistan qui ne verra jamais le jour. En 1923, le peuple kurde est placé sous l’autorité de quatre pays : la Turquie (le PKK sera pourchassé et on ira jusqu’à une véritable guérilla), l’Iran (le Sha réprimera de manière terrible leur révolte de 1946) la Turquie (guerre intérieure historique), la Syrie (ils vivent dans une région exceptionnellement paisible ) et l’Irak où ils ont conquis du temps de Saddam Hussein une large autonomie.
Voir les grandes puissances occidentales reconnaître la qualité de gouvernement à la partie irakienne va vite poser des problèmes car c’est probablement l’amorce de son indépendance définitive. Il faut en effet rappeler que l’action de Danielle Mitterrand rencontra de très fortes résistances, le régime de Saddam Hussein bénéficiant alors d’un soutien des milieux d’affaires, du RPR de son ami Jacques Chirac, de l’extrême droite mais aussi d’un bon nombre de responsables socialistes éminents. Son parti Baas était invité aux congrès du PS car, malgré ses origines national-socialistes, ce parti passait pour être « laïc, moderniste et socialiste ». Certes, « il a la main un peu lourde à l’égard des Kurdes, mais la Révolution française n’a pas été tendre non plus avec les Vendéens », nous disaient les plus charitables.
Lors du gazage de milliers de Kurdes à Halabja en mars 1988, la France, pourtant dépositaire des protocoles de Genève de 1925 prohibant l’usage des armes chimiques et bactériologiques, se contenta d’exprimer son « inquiétude ». De son côté, la Sous-commission des droits de l’homme de l’ONU, en août 1988, décida par 11 voix contre 8 de ne pas blâmer l’Irak. Ni les pays de l’Est ni ceux de l’Ouest n’avait envie de montrer du doigt leur allié irakien en guerre contre l’Iran. C’est ça la réalité historique que tout le monde fait semblant d’oublier car il y a péril en la demeure.
Le Kurdistan (littéralement « pays des Kurdes ») reste un territoire virtuel, sans frontières reconnues, et les Kurdes une vraie nation sans État. Niés dans leur identité, les quelque trente millions de Kurdes du Moyen-Orient n’ont pourtant cessé de lutter pour faire reconnaître leurs droits culturels et politiques, face à des États centralisateurs et répressifs. . Le seule véritable obstacle à leur émancipation repose sur un fait : les zones kurdes sont riches en pétrole et en eau, ce qui renforce les enjeux du combat. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que leur première vrai bataille contre les phalanges internationales terroristes se livre en ce moment pour le contrôle du barrage de Mossoul que l’armé irakienne a été incapable de protéger. Il y a 4 ans devant Danielle Mitterrand fut l’une des principales invitées d’honneur lors d’une session du parlement du Kurdistan autonome d’Irak et elle expliquait alors « J’ai entendu dire que certains proposeraient de transformer le Kurdistan en Dubaï ou Qatar. J’ignore si cette perspective est réaliste. Mais en tout cas ce serait bien dommage de vouloir faire de ce pays de haute culture, qui fut l’un des berceaux de la civilisation humaine, un émirat pétrolier rentier et consumériste. Votre peuple y perdrait son âme et son identité. Je rêve pour ma part pour le Kurdistan d’un modèle de développement durable juste et solidaire. Vous avez la chance d’habiter des terres fertiles, de disposer des ressources en eau relativement abondantes. L’agriculture et l’élevage qui pendant des millénaires ont fait la richesse de la haute Mésopotamie semblent aujourd’hui à l’abandon. Et c’est bien dommage. L’autosuffisance alimentaire est la base de la survie d’un peuple. L’eau est une richesse beaucoup plus importante que le pétrole. Car l’humanité a pu vivre sans le pétrole pendant des millénaires mais elle ne peut survivre sans l’eau. ». Dommage que cette femme ne soit plus de ce monde pourri dans laquelle toutes les vérités ne sont plus bonnes à dire. Surtout en politique !