René Cauhapé a attendu 51 ans sa légion d'Honneur

René Cauhapé, fils de berger de Lourdios, instituteur rappelé en Algérie en 1958 comme capitaine de réserve à la tête d’une compagnie positionnée un piton dans la zone très dangereuse de Palestro a attendu 51 ans sa légion d’honneur ! Voici ce que j’ai déclaré sur sa promotion avant de le décorer :

DSCF7517« La vie réserve bien des surprises, bien des imprévus, bien des situations compliquées. Il existe même des gens qui prétendent être en mesure de vous les prédire de telles manières que vous puissiez transformer le cours des événements. Il aurait fallu être doté de dons exceptionnels pour prévoir qu’un jour, je serais mandaté par le Président de la République, 51 ans après ta première proposition, pour te remettre les insignes de la Légion d’Honneur(…) En fait cette cérémonie est pour moi une vraie fierté et surtout un authentique geste d’amitié de ta part auquel je suis profondément sensible.
Tu as eu du courage pour me demander d’être là aujourd’hui au milieu de ta famille, de tes compagnons de route professionnel, de tes amis, de tes connaissances que tu as tenu à choisir toi même.
Tu sais, bien mieux que quiconque, grâce à ta philosophie naturelle que l’amitié c’est comme les parapluies : ça à tendance à se retourner facilement quand vient le mauvais temps.
Seuls ceux qu’utilisent les bergers de ta vallée d’Aspe, des frères des montagnes habitués aux climats rudes sont réputés indestructibles comme l’amitié qui unit ceux qui les utilisent.
Or, ce ne sont pas les personnes qui ont accepté ton invitation et qui sont là qui me contrediront : tu as traversé René tout au long de ton long parcours beaucoup plus de grains, de bourrasques et tempêtes que nous tous réunis.
Et jamais, jamais tu n’as émis la moindre réserve sur ce destin qui a souvent frappé à ta porte de manière exigeante ou désastreuse, jamais tu n’as refusé ta main à celle ou celui qui la tendaient. Tu oubliais ce que tu étais pour répondre avec justesse et calme aux attentes des autres. Aucune résignation dans cette attitude bougonne ou réservée que l’on te connaît mais une envie de régler avec toi-même, seul face à tes choix les événements qui t’ont assailli.
Tu as fait face dans ton enfance, Tu as fait face dans ta jeunesse. Tu as su faire face en Algérie. Tu as su faire face chaque fois le bonheur t’a tourné le dos et surtout tu as fait face dans ton parcours personnel sans cesse à la recherche de ce qu’il pouvait y avoir de meilleur pour les autres, les plus démunis, les plus humbles avant de te préoccuper de toi-même.
Ta personne, tes réussites réelles personnelles, tes ennuis, tes déceptions, tes combats, tes réussites restaient secrets comme pour ne pas gêner celles et ceux qui auraient spontanément eu l’idée de venir en prendre une partie.
Ta force de caractère, ton bon sens et probablement un faux comportement fataliste t’auront permis de ne jamais renoncer à avancer, à avancer aux service des autres, du bien commun et de l’intérêt général. Et tu le sais bien mieux que quiconque on est parfois bien seul dans ces périodes où plus rien ne fonctionne comme prévu. Les parapluies sont alors fermés !
René je suis fier que tu aies accepté cette distinction mettant en évidence justement qu’elle peut être portée non pas comme un hochet ou une breloque mais comme le signe d’un attachement viscéral aux vraies valeurs républicaines, celles que certains bafouent quotidiennement au prétexte qu’elles sont désuètes et inutiles (…)
Tu dois considérer René que cette légion d’honneur n’est donc que la juste récompense républicaine de ce parcours que tu as sans cesse voulu, discret, modeste, normal et que tu as jugé sans intérêt majeur mais qui a, pourtant été marqué par une volonté constante et absolue de répondre à ce qui aura été le fil conducteur de ton existence : le service loyal constant de ce Peuple dont tu étais issu!
En fait tu es un enfant de la transhumance puisque tu es né à Le Tourne en 1921 chez ta tante où ta mère était venue accoucher alors que ton père et ses moutons avaient élu domicile à Blésignac cette commune où tu as passé toute son enfance.
Ton père avait déjà été au service de la France avant toi durant la guerre 14-18 dont il n’était rentré à Lourdios-Ichères qu’en 1919. La terre ne permettant pas comme c’était le cas à cette époque à un autre héritier que l’aîné de survivre il avait du se résigner à devenir domestique agricole puis à s’engager pour le compte des autres dans ces longs parcours pédestres de la transhumance dont je me souviens puisque j’ai moi-même vu ces bergers et leurs chiens s’installer au château Tustal pour y passer l’hiver. Tes parents resteront attachés à leur vallée natale de et toi tu sauras toute ta vie que tes vraies racines sont là-bas au bord du gave.
Une année à l’école de Faleyras et le reste de ta scolarité à Daignac où tu te rendais chaque jour à pied avec ta gamelle remplie d’écrevisses sur le chemin du retour. Une enfance dans les champs et au service de la vie agricole.
Comme pour beaucoup d’entre nous le regard aiguisé d’un instituteur désireux de trouver des enfants du peuple pour assurer la relève des Hussards noirs de la 3° République te conduira au concours des Bourses et vers l’internat de l’École Primaire supérieure de Cadillac où tu entras en 1933 après le certificat d’études.
Cette fois tu iras à vélo, chaque semaine, vers le pensionnat où tu seras là encore conduit à préparer le concours de l’école normale de la Gironde en préparant le Brevet élémentaire.
Tu es reçu au concours d’entrée en 1942 et, comme la très grande majorité d’entre nous, tu resteras profondément marqué par ces années au cœur de la guerre où tu as été imprégné des valeurs fondatrices du métier d’instituteur, celles dont on se débarrasse jamais et qui collent à la blouse grise que l’on enfile le jour de la rentrée que tu feras en 1946 aux Artigues de Lussac puis à Abzac.
C’est à Coutras que tu as passé de bons moments avec le célèbre directeur d’école que fut Monsieur Galinier avant de rejoindre un autre grand directeur nommé Sempey à Floirac Pasteur pour poursuivre ta passion réelle pour le football sous les couleurs des cimentiers d’Espiet.
Les hasards d’une rencontre avec le directeur du lycée agricole de Blanquefort va ensuite te permettre de concilier ta fonction d’instituteur et ce goût pour la terre qui ne te quittera jamais.
Tu aimes le monde simple des travailleurs des champs, des bergers, des viticulteurs que tu vas suivre, former et conseiller durant tout le reste de ta carrière.
Tu fus, un instituteur itinérant agricole enseignant de novembre à mai avant de partir sur les routes de Gironde vers les exploitants ou les salariés ayant besoin d’un soutien ou d’un conseil. Tu te consacreras ensuite à temps plein au fonctionnement du centre de formation des apprentis agricoles de Créon installé alors dans l’ancien baraquement des prisonniers de guerre allemands près de la fameuse douve puis dans les fameux préfabriqués proches de la maternelle.
La guerre d’Algérie viendra entraver ta vie professionnelle et personnelles pour créer une parenthèse douloureuse dans ton parcours comme on vient de le rappeler. René cette légion d’honneur rappelle que tu as toujours fait ton devoir, rien que ton devoir mais tout ton devoir.
De tes premiers pas à ces derniers jours tu n’as jamais failli face aux obstacles de la vie. de Gaulle en 1958 avait absolument besoin de gens comme toi, loyaux, solides, modestes, humains pour reprendre en mains l’armée française d’Algérie. Lorsqu’il est venu sur ton piton isolé, rude, dangereux aux portes de la Kabylie il a apprécié la force tranquille qui se dégageait de cet appelé ayant sous ses ordres notamment deux sections de harkis
René la légion d’honneur que je vais te remettre n’a jamais eu pour vocation de n’honorer que des héros militaires, des réalisateurs d’exploits éphémères, des savants exceptionnels, des sportifs vainqueurs mais de mettre en évidence un engagement exemplaire dans sa durée et surtout respectueux des valeurs (…)
Je ne t’ai jamais vu rechigner à la tâche, toujours prêts à servir. Je t’ai toujours vu pragmatique, sans illusion sur la société, fidèle en amitié, concret et te comportant en honnête homme, en homme honnête, en partenaire ordinaire mais tellement indispensable, en pilier de la vie créonnaise.

Aimé de celles et ceux qui ont croisé ta route. Généreux dans tous les sens du terme. Franc et opiniâtre en toutes circonstances. Prudent en toutes circonstances. Prédisant le pire avec l’espoir de voir un jour le meilleur. Doutant de toi quand tu inspires la confiance. C’est aussi tout ça que va porter cette croix de la Légion d’Honneur. Je ne nie pas qu’elle ait ses bases officielles dans ton livret militaire exceptionnel mais permets moi d’y associer tous les autres moments de ta vie.
René tu es digne comme homme, comme enseignant, comme militant, comme élu, parfaitement digne de la devise de l’Ordre « Honneur et Patrie » car si aucun parcours est parfait le tien a été profondément marqué par ces valeurs.
René je vais remettre l’insigne de la Légion d’honneur à l’un de mes maîtres, à l’un de mes prédécesseurs, à l’un des éclaireurs sur tous les chemins escarpés de mon propre parcours.
René je vais remettre la légion d’honneur à un pourvoyeur d’idées pour les autres, à un acteur constant de la solidarité, à un défenseur au prix de sa propre vie la liberté, à un authentique produit de l’égalité des chances donné par l’école publique laïque, à un pratiquant résolu de la fraternité. Bref à un citoyen ! »

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2 réponses à René Cauhapé a attendu 51 ans sa légion d'Honneur

  1. J.J. dit :

    Une autre « vraie «légion d’honneur » qui rappelle que cette décoration avait été crée pour récompenser « les bons et loyaux services » et non pour devenir une casserole de plus sur des poitrines déjà largement pourvues d’inutiles hochets.

    Autant j’ai envie de moquer ces promotions de complaisance faites pour flatter de démesurés egos, autant celle là est respectable.

  2. Nouaille dit :

    Bonsoir Monsieur Couhapé

    Toutes mes félicitations , et j’avoue qu’on aurait pu vous remettre cette distinction bien avant. Vous la méritiez depuis un long temps, et j’ignore pourquoi on ne vous la remet
    que maintenant . Vous êtes un enseignant qui a fait merveilleusement son travail , en toute simplicité ,mais avec énormément de générosité. Surmontant toutes les difficultés du métier , avec une sagesse certaine, vous avez mené des centaines d’élèves vers ce qu’il y a de plus précieux aujourd’hui : le travail, avec toutes les compétences pour l’assumer;
    J’ai toujours admiré votre côté très social; Les amis , les collègues sont toujours auprès de vous car vous savez les écouter , leur dire avec une certaine sagesse vos impressions et votre façon de penser. Ce sont de fort grandes qualités.
    Continuez ainsi le plus longtemps possible.

    Encore merci à vous , Monsieur Couhapé.

    N.C

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