La notion d’élite de la nation a totalement disparu du vocabulaire social. Il ne faut plus en parler puisque désormais on se penche sur l’élévation du plus grand nombre vers une situation réputée égalitaire. La rentrée scolaire qui s’annonce ne va pas modifier fondamentalement cette réalité puisqu’il est devenu extrêmement difficile à l’école de réparer les méfaits sociaux et même parfois de les atténuer. On y parle plus de mérite mais d’échecs, on y parle plus d’autonomie mais de moyens, on y parle plus de plaisir mais de contraintes, on y parle plus de progrès mais de régression. Le véritable enjeu de toutes les réformes possibles ne peut-être que celui-ci.
N’empêche que une nation a toujours eu besoin de gens capables d’éclairer son avenir par leurs capacités intellectuelles ou manuelles. Ces réussites ne reposant pas sur le fric et la frime avaient valeur d’exemples et tiraient vers le haut celles et ceux qui avaient envie de les imiter. Sans qu’il y ait dans ce propos la moindre vanité personnelle j’ai en mémoire ce que représentait l’obtention pour un enfant du peuple du prix cantonal du certificat d’études primaires ou une entrée sur concours à l’école normale d’instituteurs ou d’institutrices (1). Il y avait une sorte de palmarès annuel sans aucun rapport avec ces statistiques que publiait au début des vacances le quotidien régional. Aucun pourcentage mais dans chaque village un relevé nominatif des enfants ou des adolescents(e)s ayant réussi à un examen ou à un concours. Fierté pour les familles, pour l’école publique, pour les enseignants.
Cette volonté collectif de mettre en avant la réussite a totalement disparu. Elle se manifestait parfois par la remise de prix en fin d’année scolaire mais cette cérémonie jugée ostentatoire a été supprimée pour ne pas traumatiser celles et ceux qui ne réussissaient pas. Par contre nul ne sait quel est l’impact qu’elles avaient sur l’envie de réussir. Il fallait certes faire évoluer ces moments en recherchant en chacun ce qui pouvait justifier une valorisation de son travail. Aujourd’hui j’ai pour la 40° année consécutive participer à un moment particulier de la vie locale avec la remise publique du Prix de dessin à un gamin de 14 ans et d’une couronne de roses plus que de lauriers à une jeune habitante de Créon âgée de 18 ans. Il se trouve que uniquement pour des raisons historiques les deux récipiendaires porteront durant un an le titre de « rosier » et de « rosière » et que bien entendu les modernistes y verront la marque d’une détestable ringardise. Sans même connaître les critères retenus ces moralistes se voulant avant-gardistes restent, comme c’est devenu inexorable, sur des poncifs ou des vérités poussiéreuses. On y ajoute une pincée de féminisme et on en arrive à se sentir coupable de mettre en avant un simple comportement positif et citoyen de jeunes oubliés ou très discrets. Quand à Créon on parle souvent des méfaits permanents d’une douzaine de récidivistes dans la bêtise et la violence il serait impossible de mettre en valeur, sur la place publique, un autre parcours, un autre comportement.
Jeudi soir avant de participer au lancement des fêtes, j’ai à nouveau croisé la route des jeunes adultes m’ayant violemment agressé en mars dernier pour avoir voulu m’opposer à la dégradation d’un massif paysager. Condamnés sans qu’à ce jour (6 mois plus tard!) rien n’ait été fait, à 240 heures de travail d’intérêt général (la procureure n’en avait réclamé que 120) et à des dommages et intérêts ils disposent d’une aura particulière ou d’une célébrité grandissante. Leur rentrée ils ne la feront pas. Par contre l’un d’eux m’a à nouveau menacé en courant vers moi pour me lancer « une fois ne t’a pas suffi… tu recommences ! » car j’avais pris une photo du jardin public où ils tiennent commerce et réunions organisationnelles au vu et au su de tout le monde. Pour bien des enfants fragiles ce sont eux les exemples à suivre ! Ivres shootés, entassés à six,sans ceinture de sécurité, dans une automobile dont le chauffeur sans permis et sans assurance a perdu le contrôle dans la nuit ils ont mobilisé 6 ambulances, la brigade de gendarmerie, le personnel des urgences de deux hôpitaux pour des blessures légères… et passent pour des vedettes qui organisent des barbecues pour les potes les soutenant. Eux auront tôt ou tard la notoriété dont ils rêvent !
Ce matin alors que le maire décrivait les mérites de Tom et de Manon faisant applaudir par des centaines de personnes de tous les âges je pensais que les mots de Bertal sur la culture, les arts, la réussite, le comportement étaient d’une brûlante actualité 120 ans leur consignation dans un testament. Ce qui était une évidence à l’époque des Hussards noirs de la 3° République est en effet devenu une exception. Il faut maintenant du courage pour oser mettre en avant une forme de réussite car elle renforce le sentiment d’échec de beaucoup d’autres gens. Le pire serait de renoncer ! Le pire serait de refuser l’idée qu’une tradition doit mourir parce qu’elle est ridicule ou surannée alors qu’elle constitue une forme de résistance à l’opinion dominante.
(1) Lire Jour de rentrée Editions vents salés