Ils sont partout ! On n’a pas intérêt à s’endormir pour traverser avec plus ou moins d’appréhension la nuit vietnamienne ou une journée laborieuse. On entend à peine leur vrombissement et les plus dangereux sont justement ceux qui font le moins de bruit. Les plus inoffensifs émettent un bruit intermittent pour prévenir de leur arrivée déterminée. Rien ne semble les arrêter. Ils s’approchent, viennent frôler celle ou celui qui s’aventurent loin de leurs bases! Ils passent quoi qu’il arrive pour foncer casque baissé vers une fourmilière inconnue.
Dans les rues des grandes villes vietnamiennes des hordes pressées semblent se jeter avec une avidité particulier sur le piéton naïf ne prenant pas toutes les précautions voulues pour effectuer le plus dangereux des périples, consistant simplement à aller faire le trottoir de l’autre côté de la rue ! Il lui faut en effet se prémunir moralement et physiquement pour ce qui ressemble à une traversée des flots inorganisés de milliers de « fourmis » envahissant les artères ou les venelles des grandes villes. Une colonne redoutable. L’aventurier trace une ligne de survie ne devant pas être hésitante au cœur de vagues ininterrompues de deux roues motorisées ! Les fourmis obstinées, se fiant à leur instinct, jouent en effet avec les peurs des gens incapables de faire des choix. Elles imposent leur présence et marginalisent les autres insectes rampants ou roulants pour aller droit devant elles comme mues par un destin commun.
Posés sur ces machines aux gymkhanas improvisés dans l’instant, des milliers de costumes en de Dark Vador se transforment en centaures modernes. Le nez et la bouche emprisonnés dans un masque réputé protecteur, gantées ou voilés ils zigzaguent comme des héros de la guerre du Viêt Minh sous les balles américaines. Rien ne les touche ou ne leur fait peur. Entièrement dissimulés hormis les yeux les « fourmis » filent rageusement vers un destin modeste ou ambitieux. Elles se battent contre l’ennemi invisible du temps et obéissent à une consigne secrète. La guerre des motocyclettes fait rage au Vietnam.
Tout, absolument tout est permis en application de la simple technique de l’évitement.
Les 2 roues motorisées se faufilent telles des anguilles dans une nasse vers une sortie de cette multitude pressée aux trajectoires présumées rectilignes mais qui s’infléchissent sans cesse selon les obstacles roulants. Rien n’est acquis car il faut conquérir sa place à la force du poignet rivé sur l’accélérateur, entre quelques automobiles minoritaires à Hanoï ou plus nombreuses à Saigon, des bus et des piétons coupant ou longeant la chaussée cette charge furieuse de cavalerie légère. Les queues de poissons vietnamiens constituent le menu préféré des « dévoreurs d’enrobé » qui sont dotés d’un appétit féroce inversement proportionnel à leur âge. Les feux rouges comme le drapeau populaire ne calment pas les ardeurs des forçat du vélomoteur ou des scooters. Objets décoratifs rares ils ne font arrêter que les véhicules dotés pour leur malheur de plus de 2 roues. Les « fourmis » vietnamiennes avalent tout l’espace des rues, des avenues, des boulevards comme celles, redoutables, de la forêt amazonienne.
Dotées d’une exquise beauté, légères, vêtues avec un soin raffinée, les femmes ne laissent surtout pas leur part aux lions masculins de la route. Elles tracent la leur avec souplesse, audace et une sûreté du geste remarquable. Les enfants devant sur le scooter, en vigies exposées ou blottis dans le dos des conductrices participent à cette invasion permanente. Toutes les strates de la population se mêlent, s’affrontent, se réunissent, se croisent, se décroisent dans une fascinante lutte des classes ponctuée de manifestations muettes. Pas un mot, pas un regard hostile, pas une anicroche : on ne compte dans cette étrange jungle que sur soi-même. On ne dit rien au pays du silence politique résigné. On ne témoigne de son mécontentement ou de sa volonté de progresser qu’à coups de Klaxons ou de signaux stridents pour signaler à celles et ceux qui en douteraient que vous virez à gauche ou à droite. Et encore un virage à droite ne se signale pas ostensiblement. La discrétion est de mise !
Visage caché, casque rond de G.I. américain, gantés jusqu’au bout des ongles, cheveux noirs au vent les Vietnamiens n’existent socialement que par la qualité de leur motocyclette. De marque chinoise ? Elle traduit une faiblesse de moyens financiers ! Japonaise elle marque la réussite sociale avant qu’une mini voiture coréenne ne la consacre! Dans le melting-pot de la rue on repère vite le statut des conductrices ou des conducteurs.
Des millions de ces deux roues ont éclipsé ces formidables vélos fabriqués localement et désormais seulement les personnes âgées ou fragiles noyées dans le magma des motorisés! Pour les vendeurs ou vendeuses des rues les bicyclettes deviennent de robustes compagnons d’infortune et rien d’autre! Pour le transport, pour la cuisine, pour l’épicerie, pour les producteurs de légumes, pour les artisans, pour les livreurs de couronnes mortuaires, pour les lycéens il est indispensable de savoir se glisser dans ce torrent permanent. Le plus dur ensuite c’est de pour dénicher une place sur les trottoirs transformés en parc de stationnement géants destines aux ogres à deux roues au repos ! On entend motocyclette. on respire motocyclette. On fait la sieste, on mange, on téléphone ou on reconstitue la famille sur ces drôles d’engins importés.
Les rues vivent, s’agitent, se partagent, se prennent d’assaut, se forgent des réalités égalitaires absolues dans un désordre plus qu’apparent mais régi par la loi du plus fort ou du plus habile! On échange paisiblement après avoir garé son bolide réduit su silence autour d’un bol des mille et une soupes dans les plus beaux fast-food du monde, ceux des trottoirs, ceux des devantures de magasins. On déguste un tasse de thé au lotus, on se désaltère avec une bière « Hanoï » après avoir étalé sur la table des dizaines de milliers de dôngs… Rien n’est facile au Vietnam mais le sourire et l’espoir accompagnent encore les parcours. Sauf si vous traversez la rue !