Il n ‘y a pas de parcelles de vie au Vietnam qui ne dépendent pas de l’eau dans tous ses états naturels ou même surnaturels. Ruisselante, courante, stagnante, nourrissante, envahissante, dégoulinante, terrifiante : elle appartient au quotidien d’un peuple sachant gérer avec fatalisme ou optimisme ses rapports avec les éléments. Pas un instant sans que l’on observe sa présence ou même son omniprésence comme s’il fallait subir sa loi. Et ce n’est pas parce qu’elle vient du ciel qu’elle peut se réclamer des dieux car elle est très ordinaire dans les jours et les nuits vietnamiennes.
Imprévisible elle apparaît ou disparaît en quelques minutes sans contrarier en quoi que ce soit les activités des femmes et des hommes. On la regarde tomber avec une philosophie asiatique ou on la combat avec témérité enveloppé dans un « préservatif » imperméable. Ce ne sont les gouttes ou les trombes qui arrêtent quiconque car pour tous les actifs patauger n’a aucune conséquence, aucun inconvénient. En quelques minutes des vendeurs de ponchos exploitent la situation. Pour eux la pluie est une aubaine et si les rues se transforment en torrent elles n’épouvantent personne car on continue à y circuler sur des destriers à 2 roues défiant les marécages naissants.
La pauvreté renforce cependant cette indépendance vis à vie de ces pleurs du ciel toujours moins catastrophiques que ceux qu’impose la mousson. L’eau s’infiltre dans leur abris par des toits disjoints de tôle ondulée ou de couches de feuilles de palmiers; s’installe devant leur porte grande ouverte sur un monde qu’il regarde avec envie; imbibe superficiellement une terre ingrate mais emplit surtout ces rizières où se joue parfois la survie des familles. Alors pas question de se lamenter comme un touriste aux pieds humides. Elle ne reçoit pourtant jamais le même accueil. Les moissons patientes, épuisantes à la faucille ou les plantations physiquement exigeantes ne s’accordent pas avec des foucades célestes plongeant celles et ceux dont l’avenir dépend de leur réussite dans l’angoisse. Ils s’adaptent et attendent patiemment le soleil qui risque de tarder puisque dans une quinzaine de jours la mousson sera là. Et ce doit être pénible ! Le grenier à riz du Vietnam ne supporte pas les excès d’humeur de ces nuées venant de la mer d’Orient ! Il a besoin que l’on aille vite pour véritablement se remplir la panse. Les trottoirs garnis de toile sur lesquelles on fait sécher le riz perdent de leu joie de vivre. Le pays tout entier à son avenir lié à ce rapport essentiel avec une eau à la fois abondante et dérangeante. Il faut aller vite, très vite car la course contre le déluge doit être gagnée! Au Vietnam on n’a pas le temps de se plaindre sous l’eau du ciel comme sous le soleil ardent qui arrive encore à percer les nuages noir d’encre de mer de Chine.
Des rivières, des fleuves, des lagunes, des mers (3000 kilomètres de côtés) accentuent cette prédominance de l’eau dans ce pays où la faim n’existe plus puisque les exportations sont largement excédentaires dans l’agro-alimentaire. Là encore l’eau donne la vie. On vit sur elle ou sous elle avec des fortunes diverses. Des huîtres perliéres d’Halong aux carrelets de Da Nang, des poissons chats des rivières aux bars des océans on trouve tous les produits aquatiques sur les modestes étals de ces marchés où transparaît l’extraordinaire diversité de ce pays habitué à se battre pour exister. Si les sampans ne sortent plus que pour les touristes à plumer il restent des centaines de milliers de bateaux pour effectuer absolument toutes les tâches utiles à la vie sociale. Du frêle esquif des pêcheurs accroupis essayant de garnir des seaux de récupération d’un menu fretin arraché avec le geste auguste de du lanceur d’épervier au véritable navire de pêche nocturne au lamparo on vit par l’eau et de l’eau.
Les pieds dans la boue des rizières ou enfoncés dans les étangs pour jacinthes, perchés en couple sur un fragile édifice, arc-boutés sur un cabestan rudimentaire pour lever un carrelet gigantesque, accroupis sur une barque dérisoire de fleuve, milliers d’employés sur les navires de la Baie d’Halong, vendeurs de bouteilles d’eau potable, installateur de cuves au sommet de maison étroites et esseulées, femmes des marchés flottants, lavandières des rivières lentement empoisonnées par les industries du nord ou les déchets du sud : on survit ou l’on vit au Vietnam par l’eau, pour l’eau, avec et contre l’eau!