Il se produit parfois des événements qui illustrent plus que d’autres, l’état réel de la société. Et le vol d’une porte de l’ancien camp de concentration nazi de Dachau en est un. Bien plus que toutes les analyses sociologiques l’action d’un groupe organisé démontre que désormais les principes mêmes du nazisme ont un ancrage réel en Europe. Il s’agit certes d’une profanation d’un lieu référence de la cruauté organisée par les porteurs d’une idéologie mais aussi d’un véritable choc pour la mémoire dont certains pensent qu’elle reste l’arme la plus redoutable face à leur volonté hégémonique. Faire disparaître ce que Le Pen a appelé un « détail de l’Histoire » dénote une véritable haine de l’éducation qui a toujours été considérée comme le danger le plus grave pour les idées reposant sur l’ignorance et la haine.
En volant la tristement célèbre formule en fer forgé «  Arbeit macht frei » on a voulu simplement détruire une référence historique permettant de lutter contre la résurrection de la bête immonde de Berthold Brecht.
La directrice du Mémorial du camp, Gabriele Hammermann, a d’ailleurs immédiatement affirmé « qu’il s’agissait d’une tentative délibérée et répréhensible de porter atteinte à la mémoire des crimes qui ont été commis en ce lieu ». Elle a ajouté « qu’il est évident que nous avons encore un long chemin à parcourir avant d’avoir fait notre travail de mémoire sur cette période de l’histoire, nous devons nous efforcer de protéger et de préserver de tels sites qui ont une portée éducative ». Elle ne sera certainement moins écoutée et entendue que les vociférations des nazis cachés derrière des groupes réputés « bien pensants » qui les protègent.
Rappelons que la porte d’entrée du camp de concentration est située à quelques kilomètres de Munich, dans la paisible cité de Dachau. Ce lieu de destruction massive de vies humaines avait été ouvert il y a 81 ans, le 22 mars 1933, soit moins de deux mois après l’accession d’Adolf Hitler à la chancellerie. Premier camp qui servit ensuite de modèle aux autres, il fut d’abord destiné à l’incarcération des prisonniers politiques. Plus de 206.000 personnes venues de plus de 30 pays y ont été détenues dont l’ancien Premier ministre socialiste français Léon Blum, qui était juif. Plus de 41.000 d’entre elles y furent tuées, ou moururent d’épuisement, de faim ou de maladie avant que les survivants de ce camp ne soient libérés par les Américains, le 29 avril 1945.
La presse allemande n’a pas transformé ce « faits divers » en véritable titre de une. Au niveau fédéral, ni la chancelière Angela Merkel, ni aucun de ses ministres n’avait encore réagi plus de 48 heures après la disparition de l’inscription. Ce n’est pas la première fois qu’une telle opération est menée. En décembre 2009, l’inscription métallique originale « Arbeit macht frei » avait été dérobée à l’entrée de l’ancien camp d’extermination d’Auschwitz, en Pologne. L’instigateur du vol, un ancien leader néonazi suédois âgé de 34 ans, Anders Högström, avait été condamné en décembre 2010 à deux ans et huit mois de prison. Retrouvée scindée en trois morceaux, l’inscription avait été ressoudée en 2011 et installée à sa place d’origine.
Lentement, profitant de l’indifférence et du renoncement des peuples, les tenants de la haine ethnique, du racisme organisé, de la violence institutionnelle à l’égard de certaines catégories de la population progressent insidieusement. Une version aseptisée du nazisme envahit comme une tache d’huile brune l’Europe en crise. Il n’y a plus qu’une obsession pour certain(e)s d’entre eux : faire disparaître les références matérielles incontestables au passé. Le « jihadisme » n’est rien de plus et rien de moins que la mise en œuvre d’une forme au moins aussi cruelle et horrible du nazisme. Rien à voir avec la religion qui n’est que la couverture fascinante pour la manipulation de masse comme le fut l’exploitation de « Mein Kampf » pour les Allemands. On détruit ainsi sciemment les traces du passé, on brise les objets culturels, on assassine en série (plus de 200 sunnites hostiles ont été exécutés par Daech), on réduit en esclavage dans les zones occupées par ces nouveaux auteurs de véritables crimes contre l’Humanité. Partout la « solution finale » revient à la surface !
Une enquête est en cours pour retrouver les auteurs de ce « rapt » du slogan le plus terrible inventé par le nazisme. Elle durera des semaines et des mois jusqu’à ce que la poussière de l’oubli s’installe sur cette agression moralement insupportable faite à l’Histoire. Les milliers de morts n’ayant jamais considéré que le travail forcé, épuisant, destructeur constituait un acte de libération mais plutôt un acte d’asservissement criminel ne sont plus là pour témoigner. Et les survivants se raréfient en perdant leurs forces et leur motivation. Inexorablement les générations actuelles et futures effaceront de leurs connaissance cette porte d’entrée en enfer où l’homme était véritablement un loup pour l’homme. Les voleurs de mémoire ne cherchaient probablement rien d’autre.