Dès le surlendemain de l’attentat de Charlie Hebdo écrit une chronique particulière intitulée  » il va falloir voir le mal en face » en réaction à l’attitude de certains élèves lors de la minute de silence demandée par les professeurs sur ordre de la Ministre de l’Education nationale. J’ai considéré et je considère encore que les refus constatés dans environ 70 classes étaient en effet révélateur de la situation de la citoyenneté au sein de la jeunesse car il ne faut pas se leurrer ce sont beaucoup plus qu’un millier de gamins qui ont marqué leur désaccord avec cet hommages aux victimes.

Je l’ai écrit et je le réécris le mal est profond car on peut ajouter aux mouvements de révolte l’indifférence de milliers d’autres ignorant tout de ce qu’est la liberté d’expression car ils ne l’ont jamais exercée. Alors en haut lieu on vient brutalement de se réveiller en reprenant ce que j’ai proposé depuis belle lurette. Voici donc les propositions prioritaires que je formule pour relancer d’urgence un embryon de formation citoyenne des adultes demain.

1.- Décodage des médias. En 1983 j’ai appartenu à la première promotion des enseignants formateurs du Centre de Liaison entre l’enseignement et les moyens d’information (le CLEMI) créée par Alain Savary. J’ai bourlingué ensuite comme « enseignant journaliste » dans de centaines de classes pour aider les enfants ou les adolescents à décoder les journaux sur tous les supports, j’ai animé des dizaines de stages d’enseignants, j’ai monté des « semaines de la presse à l’école » ou lancé dans toute la France des journaux informatifs confectionnés par les élèves… avant que lentement sous la pression de ces foutus programmes inventés par des inspecteurs généraux obsédés par les statistiques de réussite au bac sans tenir compte des échecs de la vie, cet enseignement citoyen s’estompe. Le CLEMI priorité des années 80 n’a plus qu’une existence formelle faute de moyens humains. Or jamais le comportement médiatique n’a eu autant d’influence sur celui des jeunes.

Nous sommes dans une société de la supercherie, de l’outrance, de l’approximation médiatique croissante et nous considérons que le décodage de ce système est inné chez les jeunes ! Ils prennent les images d’actualité en pleine gueule, ils confondent fiction et réalité, ils ne savent pas ce qui se cache derrière un journal télévisé et plus encore ils absorbent la pire des drogues, celle de la télé-réalité ou des séries ! Le Ministère doit inclure la pratique des médias comme matière obligatoire dans l’enseignement du collège et des lycées. Les apprentissages théoriques actuels sont insuffisants et mal assurés. Le décodage quotidien de l’actualité est indispensable !

2.- Les journaux scolaires.- Durant toute ma vie d’enseignant j’ai défendu et promu la réalisation par les enfants, dès la grande section d maternelle, de journaux scolaires d’information. Je serais intarissable sur ce sujet tellement j’ai d’anecdotes à raconter démontrant les effets exceptionnels pour la citoyenneté des publications assurés par les élèves de tous niveaux ! On ne peut défendre la liberté d’expression que quand on l’a obtenue et que l’on s’est concrètement confronté à ses limites face au pouvoir. Que de souvenirs avec « Thélème » le magazine de l’école normale, avec « Au bord de la Pimpine » ou le « Sadiracais » tirés face à des textes composés à l’imprimerie ou au limographe et avec des gravures dans le linoléum ! Je conserve ces reliques d’une citoyenneté d’expression naissante comme mes trésors pédagogiques. Ah ! Si mes anciens élèves pouvaient témoigner ? Voici que l’on redécouvre brutalement qu’il faut encourager ces outils le libre expression. J’ai des journaux lycéens préfiguration de Charlie Hebdo. Ils faisaient débat… provoquaient des conflits mais ils permettaient de former de vrais citoyens !

3.- La coopération scolaire et les foyers.- Faute de moyens humains et financiers les formidables lieux de vie citoyenne que furent les coopératives scolaires effectives et les foyers socio-éducatifs sont en déserrance complète. Ils sont devenus des coquilles vides servant souvent uniquement à gérer des financements parallèles d’activités périscolaires. Lors d’une intervention dans la commission d’enquête parlementaire sur la vie associative j’avais devant les députés fait la déclaration suivante : «  Enfin, il faudrait relancer l’apprentissage associatif à travers la coopération à l’école qui, jadis, favorisait la relève des bénévoles, et, dans les collèges et les lycées, à travers les foyers socio-éducatifs, actuellement en déshérence parce qu’on ne sait pas qui doit les financer – le ministère de l’éducation nationale, la collectivité territoriale concernée, les parents d’élèves ? Les instituteurs ont assuré cet apprentissage de la vie associative pendant des années, de même que de nombreux professeurs animant des clubs. Or ces structures doivent aujourd’hui vivre avec presque rien! » C’était le 9 juillet 2013…

Voici trois axes de travail pour un Ministère citoyen de l’éducation nationale… la passivité actuelle, le corporatisme débridé, l’absence de crédits, la défaillance de la formation initiale, le conservatisme pédagogique n’incitent guère à l’optimisme. je n’ai aucun espoir d’être lu et entendu !