Nous sommes entrés dans la civilisation de l’affectif prédominant. Nous ne réagissons plus collectivement selon des principes raisonnables inscrits dans la durée mais selon des effets éphémères jouant sur l’émotion. Et depuis des années l’exploitation de ce phénomène devient inquiétante. En fait lors de la terrible crise de famine au Biafra née après les guerres au Nigéria durant 3 ans, les images des enfants squelettiques avaient retourné la planète. Elle est largement médiatisée sur la scène internationale, alors même que le photojournalisme est en plein essor et expose aux populations occidentales le dénuement du Tiers monde. L’intervention de l’ONU n’a eu aucun effet .
Cette guerre voit également une modification de l’aide humanitaire qui, utilisant la médiatisation intense du conflit, prône une ingérence directe pour venir en aide aux réfugiés. Elle aura pour conséquence la création de l’ONG Médecins sans frontières en 1971… Et c’est la première fois dans l’histoire que l’on assiste à un élan de solidarité aussi vaste… et que l’on porte atteinte au fameux principe journalistique du « kilomètre macchabée » qui gère les faits divers dans la presse. Il est simple : un mort dans un rayon géographique restreint intéresse davantage les lecteurs que des milliers situés à l’autre bout du monde. Ce phénomène se renforce et les récents événements tragiques en France comparés à ceux qui se sont déroulés justement au Nigéria en sont les plus parfaites illustrations.
L’attaque contre Baga et les localités alentour a été la plus meurtrière à ce jour d’une série d’actions de plus en plus haineuses menées par le groupe Boko Haram. La ville a été en grande partie rasée et des centaines de civils (peut-être même 2 000) ont été tués. Nous sommes en présence d’une escalade sanglante très inquiétante des actions contre la population civile et il faut bien avouer que ça ne révolte pas grand monde.
Paris hausse donc un peu le ton seul une fois encore quand ça concerne l’Afrique face à ces tueries qui paraissent tellement lointaines que on ne les imagine pas. Comme par ailleurs la vie africaine n’a pas le même prix que celle d’Europe (on le voit fort bien avec les noyades des migrants) et qu’il est extrêmement difficile d’obtenir des images on fait quasiment le silence sur cette barbarie organisée. L’excellent ministre français de la Défense, a exhorté les pays de la région à « s’organiser entre eux pour contrer l’offensive dramatique ». Il a ajouté : « il importe que les pays de la région puissent s’organiser entre eux pour pouvoir riposter à cette offensive dramatique qui peut déstabiliser l’ensemble de cette région » et d’ailleurs plus d’un million de réfugiés quittent les régions menacées accentuant la détresse, la misère, la mort par maladie. C’est vraiment une grosse préoccupation. Pour la France mais pour les autres pays européens c’est le silence assourdissant.
La situation est devenue catastrophique avec des forces armées nigérianes dépassées, inefficaces et dramatiquement absentes. Elles sont caractérisées par une énorme corruption, par des soldats peu payés, malgré la richesse du pays. Il faut aussi savoir qu’il y a des connivences entre certains officiers supérieurs et Boko Haram qu’ils ne combattent pas pour des raisons religieuses et ethniques avec la vigueur nécessaire. Globalement, il y a une faillite de l’intervention de l’armée nigériane et seuls les Tchadiens et à un degré moindre les Camerounais tentent de juguler l’installation par la terreur et la barbarie sur une vaste territoire. L’armée tchadienne reste la plus performante mais elle est engagée sur trop de fronts face aux organisations criminelles pour pouvoir venir à bout seule de Boko Haram.
La France n’a aucun mandat et n’a même plus les moyens humains et matériels de s’engager sur un nouveau front. Les Américains a part pour l’opération « Bring back ours girls » laissent filer et ne mettent aucun moyen militaire en œuvre pour l’un des plus grands massacres de ces derniers mois ! Mieux certains spécialistes affirment qu’en sous main des valises de pétrodollars financent les bandes incultes et terroristes de Boko Haram. Pourquoi direz-vous ?
Les massacres s’inscriraient dans un double contexte : d’une part un rapport de force politique et militaire entre le nord du pays musulman (45% de la population) et le sud christianisé (35%) ou animiste (20%), et d’autre part, par voie de conséquence, un problème de contrôle des ressources hydrocarbures dont le pays est le sixième exportateur mondial mais qui se trouvent essentiellement au sud.
Depuis une quinzaine d’années, les nordistes musulmans qui contrôlaient historiquement les postes de responsabilité de l’armée et de l’administration au sein de l’État ont progressivement perdu leur position de dominance au profit d’élites sudistes. Et au-delà des frontières du pays, cette inversion des pouvoirs menaçait de soustraire le pays à l’influence des pays de la Péninsule Arabique et du Golfe membres de l’OPEP. La crainte des pétromonarchies arabes, et sans doute de leurs clients des majors du pétrole, était qu’un Nigeria soustrait à l’influence islamique régulée depuis Ryadh et soumis au pouvoir de ses dynamiques entrepreneurs sudistes se lance dans des formes d’indépendantisme économique et politique contraires aux intérêts bien compris de la majorité des membres de l’OPEP.
Il fallait donc éviter tout risque que le Nigeria, se lance dans des aventures « fractionnelles » au pire en nationalisant son pétrole, au mieux en ne respectant pas les quotas de production destinés à maintenir en permanence le prix du baril à son maximum internationalement supportable ou en refusant de garantir l’acceptation du paiement de son pétrole en dollars qui permet aux États-Unis « d’exporter » leur abyssale dette intérieure. Alors Boko Haram a encore beaucoup de massacres
horribles devant lui !