Il est désormais quasiment impossible de prendre du recul par rapport aux événements du présent. La mémoire devient défaillante dans une société de l’instantanéité triomphante et plus la genèse des phénomènes constatés n’a plus sa place. Trop de temps gaspillé, trop de papier consommé et surtout trop de justifications à donner. C’est ainsi que la situation de la Libye tellement inextricable et désastreuse ne relève d’aucune responsabilité. On se fait discret sur les causes de ce marasme parmi les personnalités ayant appelé à une intervention militaire pour sauver le peuple libyen de la cruauté du dictateur tenant du pouvoir.
Qui ose rappeler qu’en décembre 2007 la France accueillait à bras ouverts Kadhafi et tous ses caprices ou ses provocations ? Nicolas Sarkozy se situait au cœur d’une relation pour le moins dangereuse avec un homme dont les exactions étaient multiples. « financement politique », « pétrole et gaz », « ventes d’armes » « hommes de l’ombre »vont peser sur des rapports dont on les services secrets connaissent le contenu mais que l’on a décidé de garder sous le coude au cas où…Les négociations de ventes d’armes françaises à la Libye de 1999 à 2010 sont aussi essentielles car on les retrouve dans les mains des barbares installés sur le territoire libyen. Mais aussi les dessous des tractations secrètes pour assurer au Rafale le marché libyen.
Qui a encore en mémoire l’opération commando dirigée par Cécilia Sarkozy pour libérer les infirmières bulgares en 2007 et sur les dessous politiques et financiers de l’affaire. Peut-on faire confiance à la version officielle de la mort de Kadhafi le 20 octobre 2011? Qui rappelle que c’est le trio Cameron, Obama, Sarkozy qui a décidé de détruire un régime jugé dangereux pour les intérêts des pays du profit organisé ? Lentement émergeront des certitudes : on est allé en Libye pour maîtriser les ressources en énergie, pour faire taire celui qui les détenait avec bien d’autres secrets, pour mettre un terme à dEs massacres bien inférieurs avec ceux qui se déroulent actuellement…
Tous les chevaliers Bayard de l’installation de la démocratie occidentale dans ce pays dont tous les spécialistes savaient simplement ingouvernable en raison de la mosaïque de tribus rivales le composant, sont brutalement devenus muets. Qui se souvient des « libérateurs » Sarkozy et Cameron à Tripoli le 15 septembre 2011 et plus encore ou du périple solitaire du chef de guerre français. Le « héros » y reviendra il y un an pour amorcer son retour ur le devant de la scène… et il y a désormais une seule certitude : il n’y reviendra plus car il n’y a plus de Libye ! Elle est désintégrée et livrée aux tribus qui se disputent le pétrole, aux intégristes barbares, aux milices de tous bords, aux djihadistes venus du Sahara où ils sont pourchassés… Plus de gouvernement, plus de forces armées, plus de justice, plus de structuration sociale : un pays à la dérive avec une dépeçage en règle !
Depuis la chute du colonel Kadhafi en août 2011, la Libye est en état de quasi-mort clinique : les autorités de transition, incapables d’imposer leur légitimité, ont été chassées de Tripoli. Elles se sont réfugiés à l’est, laissant la capitale aux mains de milices rivales et sanglantes. Le reste du pays, lui, est miné par les conflits constants et croissants. Un groupe djihadiste a frappé durant plusieurs heures le cœur la capitale à l’hôtel Corinthia où trois hommes armés ont pénétré dans la matinée, tuant neuf personnes. Le chaos promis par le Guide libyen peu avant l’intervention des Occidentaux est devenu une réalité. Une quasi-partition sépare en effet la Cyrénaïque (est) et la Tripolitaine (ouest), où des dizaines de groupes se battent avec, en toile de fond, le contrôle de la manne pétrolière. Un morcellement pas si étonnant dans un pays où l’héritage tribal a longtemps prédominé et a totalement repris sa place avec une surenchère quotidienne de la violence !
Quel bilan peut-on tirer des événements passés ? Il est catastrophique.
On a débarrassé quelques puissants de l’ombre encombrante de Kadhafi mais on a plongé un peuple dans l’obscurantisme total, dans la chaos absolu et on détourne le regard comme si nous avions assumé la suite et que nous n’avions aucune responsabilité
. Et si encore on avait des certitudes sur la motivation de Sarkozy ? Et si on pensait que le pétrole n’était pas comme en Irak ou ailleurs la cause de tous ces malheurs ? Il y a eu 9 morts étrangers dans l’hôtel Corinthia mais des dizaines de milliers de morts civils lors de l’offensive de l’OTAN et dans les conflits internes au pays… Mais personne n’en est responsable et surtout personne n’en parle ! Pas question d’ouvrir un front nouveau !