L'autre Bordeaux-Nantes qui enchanta Lescure

Tout le monde y est allé de ses larmes nostalgiques sur le départ des Girondins de Bordeaux du fameux Parc des sports de Lescure devenu le stade Jacques Chaban Delmas alors qu’il doit son existence à l’égaré politique que fut Adrien Marquet. On est vite d’accord sur quelques rendez-vous exceptionnels et il est de bon ton d’éviter soigneusement de décrire des terribles soirées d’hiver dans une enceinte sonnant aussi creux qu’un tunnel abandonné. Le froid glacial de ces soirs là où il fallait se frotter les mains pour consigner sur une feuille blanche un compte-rendu d’un match sans autre intérêt que celui que lui portaient les habitués de Rocquevielle. Pas de millionnaires aux pieds agiles sur la pelouse, pas de recrues attendues comme le « Messi » mais des anciens ouvriers, des étudiants, des apprentis ayant échappé à l’atelier grâce à leur habileté ou leur abnégation dans la poursuite d’une balle ronde. Les Girondins ont été durant des décennies un club de « laborieux » dont le parc Lescure était le paradis et pas nécessairement une pelouse de compte en banque. A chacun donc ses souvenirs !
J’en ai tellement accumulé comme supporter anonyme. J’y ai même joué un samedi d’août 1969 en lever de rideau contre la réserve dite « professionnelle » avec le Sporting club Castillonnais. J’y ai travaillé avec un immense plaisir comme « pigiste » ou « correspondant » pour des confrontations de tous niveaux et je conserve des centaines de « papiers » plus ou moins glorieux comme autant de parcelles du bonheur d’avoir été témoin de soirées à résultats variables. J’y ai partagé les calembours d’André Nogués, les inquiétudes d’André Latournerie, les « blondinades » de Christian Grené ou l’insouciance apparente de François Trasbot … préposés aux comptes-rendus que Sud-ouest était le seul à publier le lendemain matin. J’ai été interdit, banni de tribune de presse par un président moustachu se prenant pour le Staline du football hexagonal. J’ai pourtant toujours été heureux jusque dans les années 2000 à me rendre au parc Lescure avant de ne plus me reconnaître dans ce qui est devenu, pour moi, un parc d’attraction !
Alors il me reste en mémoire une date celle du 23 août 1967. Inoubliable dans mon contexte personnel avec la veille l’obtention du permis de conduire une « Deux chevaux » et donc une première grande sortie en autonomie afin d’assister au grand match de la saison : Bordeaux-Nantes décrit comme le classico, le derby de l’Atlantique, la confrontation de la saison  ! Les Girondins du rusé Bakrim contre les Canaris au faite de leur gloire sous la férule de José Arribas, ennemi intime de Salvador Artigas. On ne s’aimait pas ! On se complaisait dans une rivalité d’école : l’esthétisme contre le réalisme ! Une opposition de style, de moyens, de mentalité et une France déjà partagée entre les admirateurs « d’Anquetil » et du jeu à la Nantaise et ceux qui ne juraient que par Poulidor et la vaillance bordelaise.
Battus la saison précédente à domicile grâce à un but de Gondet les Girondins accusés de rusticité dans leur jeu face aux virevoltants Canaris ont été devancés en 64-65 et 65-66 de quelques points pour le titre de champion . La confrontation s’annonce explosive en cette soirée estivale.
Bakrim arrivé à la tête d’un club sans grand moyen n’a bénéficié que d’un vrai renfort, un grand échalas du nom de Carlos Ruiter dégoté au Brésil mais manquant singulièrement de référence. Il deviendra pourtant le buteur patenté du club. Bakrim a conservé les piliers de l’ère réputée ultra défensive d’ Artigas avec le trio robuste André Chorda, Gariel Abossolo, Guy Calléja auquel il a adjoint un quatuor de « locaux » composé d’Yves Texier, Jean-Louis Massé, Christian Castellan et Christian Montés ! Le maître à jouer Adolfo Hector de Bourgoin et la tour de garde Robert Péri posté en libéro constituent l’ossature avec le gaucher Edouard Wojciak arrivé de Toulouse. Cette équipe se doit de laver l’affront de tous les échecs antérieurs. Le Parc Lescure est en ébullition et le peuple bleu marine n’a soif que de revanche…face aux intellos du foot français un brin méprisant !
Avec mon frère Alain nous savourons la liberté que nous offre ce soir là la « Deux Chevaux » pour notre premier match au Parc Lescure. Un moment inoubliable dans une ambiance extraordinaire qui débuta avec un premier but du sprinteur converti en « ailier » Jean Louis Massé au bout de 120 secondes. Le stade chavira quand 3 minutes plus tard Wojciak traversa la cage aux Canaris avant de récidiver dans la foulée. Mais que dire quand l’athlète footballeur Massé (31°) ridiculisa la défense en ligne réputée millimétrée des champions de France en titre ! Du délire avec un 4-0 à la pause sous un soleil couchant digne d’Austerliz… Pour la petite histoire Hector de Bourgoin et l’insaisissable Massé portèrent le score à un 6-0 lavant tous les affronts antérieurs. Le parc Lescure exultait comme jamais. Il « bavait » et ruisselait de plaisir car les Canaris étaient plumés. L’arrogance technique des Simon, Blanchet, Gondet, Suaudeau… s’est effondrée et les Canaris ne se remettront jamais de cette raclée. Saint Etienne prendra le relais. Alain Giresse est là avec son père. Il n’a pas encore mis un crampon sur la pelouse cernée par la piste du vélodrome. Jamais il ne connaitra pareil triomphe sauf quand il passa seul balle au pied en revue toute l’équipe nantaise quelques saisons plus tard pour un but à la Messi dont se gargariseraient les télés actuelles ! Je sais qu’il y a toujours la subjectivité de la première fois… mais ce soir ce Bordeaux-Nantes de la der des der n’aura pas le même parfum. J’en suis certain !

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