La première élection des conseillers départementaux dura une semaine dans l’église de Créon devenue bien public… retrouvez la scène 225 près le samedi 16 mai à 21 h 30 lors du spectacle gratuit des 700 ans de Créon

« Créon n’a jamais aimé les révolutions car selon un principe local « c’est mauvais pour le commerce » et la ville bastide en ce mois de mai 1790 a bien besoin de se refaire un moral et une santé. Elle qui a toujours été légaliste et qui porte le titre de « prévôté royale de l’Entre Deux Mers » a appris la révolte parisienne du 14 juillet avec une certaine méfiance. On a pourtant mis fin il y a quelques semaines au pouvoir du Prévôt pour élire un « maire » le 7 mars 1790 parmi les citoyens pour deux années. Ce qualificatif est très nouveau et il faut bien admettre qu’il n’est pas encore entré dans les mœurs locales. Les jours de marché il arrive cependant que certains Créonnais se croisent sous les arcades en se saluant de cette manière démocratique mais le climat est délétère.
La fin des privilèges a mis à mal bien des situations confortables et à Créon on n’a pas hésité à installer un « comité révolutionnaire ». En place publique a été lu un texte reçu de Bordeaux prétendant être la déclaration des droits de l’Homme et des citoyens dont tout le monde n’a pas saisi l’importance car ventres creux n’ont point d’oreilles. La principale préoccupation reste donc de se nourrir convenablement tant l’année écoulée a été difficile avec des boulangers privés de blé et des chais n’ont que des barriques vides. La halle sonne creux chaque mercredi matin et des mendiants traînent devant l’église. Tout le monde a bien du mal à utiliser les assignats cette monnaie papier qui n’inspire pas grande confiance aux négociants et marchands. Lentement se met en place une nouvelle organisation administrative avec les conseils municipaux et les conseils généraux. Créon appartient comme canton au département de la Gironde et au district de Cadillac : de grandes nouveautés qu’il faut assimiler ! Il n’y a point d’habitudes politiques même si de tous temps on a plus ou mois élu les gérants de la vie collective créonnaise.
Mathurin Geynet est allé de très bonne heure en ce matin du 24 mai 1790 dans le modeste immeuble de la Prévôté devenu mairie de Créon. Il prend son nouveau rôle très au sérieux. En se dirigeant vers l’auberge de La Paix déjà ouverte il va croiser celui qui est devenu son complice l’abbé Delpuech. « Salut citoyen Delpuech ! lance celui qui a revêtu son uniforme obligatoire de premier magistrat fabriqué sur la base d’un dessin reçu de Paris par le chapelier Morand et le tailleur Peyrefitte très fiers de leur travail.
– Salut citoyen Geynet ». L’ecclésiastique s’amuse de cet échange
Les deux hommes se connaissent bien et ils savent qu’il s’agit d’un jeu de rôles quasiment obligatoire depuis la nationalisation par l’Assemblée nationale des biens de l’église. Mathurin Geynet sort de l’Hôtel de ville et l’autre vient du monastère encore installé au bout de la rue de La Sauve pour dire la messe du matin. Les relations qui étaient encore paisibles il y a quelques mois pourraient être tendues car en ce 24 mai le pouvoir civil va affirmer sa prépondérance sur celui des religieux.
Créon est en effervescence et se prépare à vivre une nouvelle aventure démocratique. Inhabituel pour un lundi matin d’habitude journée très calme.
« Citoyen Delpuech serez vous présent à 10 heures pour l’assemblée primaire des citoyens qui doit désigner nos 5 représentants au niveau départemental ?
– Oui je participerai même au vote !répond le curé.
– Je compte sur vous car nous devons tenir dans notre église une réunion importante pour élire nos conseillers départementaux. Nous serons nombreux et je pense que ce sera long ! Et je vous remercie encore de continuer à lire les lois et décrets lors de chacune de vos grands messes après le prône.
– Je vais donc aller leur annoncer le vote » lance l’abbé en apercevant le petit groupe constitué essentiellement des nonnes du Monastère et de quelques femmes bravant l’hostilité ambiante devant l’église.
Mathurin Geynet a bien montré que c’était lui qui avait le pouvoir.
Des volontaires arrivent avec une grande table, d’autres portent un tapis, des écritoires avec le matériel et surtout un grand vase qui va servir d’urne. Ils vont installer le bureau de vote devant le chœur de l’église. A bientôt 60 ans le premier maire de Créon ne compte pas céder car il se sait surveillé. Il a en mains le texte du serment que devront prêter les électeurs c’est à dire les « citoyens actifs » payant des contributions sur les propriétés.
Les électeurs arrivent déjà dès le matin de Blésignac, Créon bien entendu, La Sauve, Madirac, Saint Genés de Lombaud et Saint Léon et sont accueillis par un autre Mathurin Geynet, le fils du maire, avocat à la cour en tenue. On trouve aussi les 3 prêtres en activité : Déjean à Madirac, Micheau à Saint Genés de Lombaud et Bordes à Blésignac venus soutenir l’abbé créonnais qui sera candidat. Deux soldats de la garde nationale sont en faction à l’entrée de l’église au cas où ! Bref on se prépare au grand rendez-vous de l’élection des premiers conseillers généraux de l’histoire de France. La « démocratie » va réserver des surprises ! (à suivre)